Entretien avec Kseniia Kagarlitskaya
Transmis par Entre les lignes entre les mots
Against the Current, n° 244, septembre/octobre 2026
Traduit par DE
AGAINST THE CURRENT s’est entretenu avec Kseniia Kagarlitskaya lors de la conférence internationale antifasciste qui s’est tenue au Brésil en mars 2026, à laquelle elle participait au sein d’un petit groupe venu de Russie et d’Ukraine.
Ivan Drury Zarin a mené cet entretien avec Kseniia Kagarlitskaya au sujet de l’incarcération de son père, Boris Kagarlitsky, par Poutine, et de son association Freedom Zone. Rendez-vous sur leur site web pour obtenir des informations actualisées et savoir comment faire un don.
Après l’arrestation de son père, Boris Kagarlitsky, philosophe marxiste et militant politique, et sa condamnation à cinq ans de prison dans une colonie pénitentiaire russe pour avoir fait une blague à caractère politique, Kseniia Kagarlitskaya a fondé « Freedom Zone », une organisation russe de soutien aux prisonnier·es politiques.
L’action de Freedom Zone va bien au-delà du cas de son père : l’organisation coordonne des campagnes de lettres, de collecte de dons et de sensibilisation en faveur de dizaines parmi les quelque 2 000 prisonniers·e politiques actuellement incarcérés en Russie. Au moment de cet entretien, Freedom Zone avait récolté plus de 25 000 euros pour les prisonnier·es politiques russes et leurs familles.
Interwiew:
Against the Current : Merci de nous accorder un peu de votre temps pour cette interview, Kseniia. Pourriez-vous commencer par nous expliquer votre campagne en faveur de la libération de Boris Kagarlitsky ?
Kseniia Kagarlitskaya : Je suis originaire de Russie, mais je ne peux plus y vivre en raison de tout ce que je fais pour défendre mon père. Mon père s’appelle Boris Kagarlitsky. C’est un sociologue et un homme politique marxiste très connu. Et aujourd’hui, c’est un prisonnier politique.
Mon père a été emprisonné et condamné à cinq ans dans une colonie pénitentiaire pour avoir réalisé une vidéo sur YouTube. Il s’agissait d’une analyse de l’explosion du pont de Crimée en 2022 et des raisons de cet événement. Le titre de la vidéo était « Félicitations explosives du chat Mostik », en référence au nom russe du pont.
Le gouvernement a qualifié l’explosion du pont de Crimée d’acte de terrorisme. Si vous dites « félicitations explosives », les autorités en concluent que vous considérez l’explosion comme quelque chose de positif, et que vous justifiez donc le terrorisme. C’est là toute la logique du dossier monté par le gouvernement. C’est absolument absurde. Il a été enfermé en prison pendant cinq ans à cause de ces deux mots : « félicitations explosives ».
Pourriez-vous nous parler du parcours politique de votre père ? Ce n’est pas n’importe qui qui publie une vidéo. Comme vous l’avez dit, ils cherchaient un prétexte pour l’emprisonner, car c’est un militant de gauche et un écrivain marxiste. Pouvez-vous nous en dire plus sur son parcours ?
Mon père a été militant politique toute sa vie. C’est un politologue, un militant politique et un homme politique. C’est la deuxième fois qu’il est emprisonné. La première fois, c’était à l’époque de l’Union soviétique.
Il a passé 13 mois en prison sous Brejnev, et aujourd’hui, il est emprisonné par le gouvernement de Poutine. Peu importe quel gouvernement est au pouvoir, il dit toujours la vérité.
Il est très connu dans le monde entier, y compris aux États-Unis. Il a écrit 18 livres, qui ont été traduits en plusieurs langues. On étudie ses ouvrages à l’université, que ce soit dans les départements de sciences politiques ou d’économie.
Lorsque la guerre a éclaté, mon père a continué à publier des vidéos sur sa chaîne YouTube ; il a continué à écrire des articles ; il a continué à faire tout ce qu’il faisait avant la guerre. Mais les temps ont changé après le début de la guerre.
N’oubliez pas que la Russie est une dictature. Pour le gouvernement russe, il est inacceptable que quelqu’un le critique ouvertement. Et il a continué à s’exprimer. L’objectif principal de notre gouvernement était de le réduire au silence. Ils devaient le faire taire, alors ils ont trouvé un prétexte.
Bien que cette vidéo ait été publiée en 2022, il n’a été arrêté et condamné qu’en 2023. Un an s’est écoulé entre la vidéo et son arrestation. Ils ont décidé d’utiliser la vidéo et de l’accuser d’avoir prononcé des « félicitations explosives ». C’était la seule chose qu’ils aient pu trouver.
Quelle est la portée de son incarcération pour la gauche ?
À mes yeux, mon père est le militant de gauche le plus connu de Russie. Son arrestation devrait servir de signal à toustes les militant·es de gauche du monde entier pour qu’elles et ils prennent conscience de la manière dont le gouvernement russe traite les militant·es de gauche.
Beaucoup de personnes pensent peut-être que seul·es les libérales/ libéraux peuvent être emprisonné·es en Russie, ou que Poutine est anti-impérialiste parce qu’il s’oppose à Trump ou aux États-Unis, et que par conséquent, si l’on est de gauche, on ne risque pas la prison. Ce n’est pas vrai.
Vous disiez que les Brésilien·nes que vous avez rencontré·es sont surpris·es qu’un militant de gauche puisse se retrouver en prison.
Elles et ils pensaient que c’était impossible ! Mais tout le monde est confronté à la répression en ce moment. Que l’on soit militant·e ou non, on peut se retrouver en prison pour n’importe quelle raison.
La peur dans la Russie de Poutine
Je voudrais vous interroger sur cette dynamique. Vous avez dit dans votre intervention que votre père est un prisonnier politique, mais il me semble inapproprié d’utiliser ce terme, car Poutine emprisonne des personnes pour des faits insignifiants, comme le simple fait de laisser un commentaire sur une publication Facebook. Quel est le rôle de la répression dans la Russie de Poutine et dans son mode de gouvernance ? Quelle fonction remplit-elle ?
L’idée principale du gouvernement de Poutine est de faire régner la peur afin que les personnes s’autocensurent. Les gens y réfléchissent à deux fois avant d’écrire un commentaire. C’est ainsi qu’elles et ils restent silencieux.
Les personnes n’expriment pas leurs opinions dissidentes. Tout le monde en dehors de la Russie pense : « Oh, tout le monde soutient Poutine ! Personne ne dit un mot contre Poutine ! » Mais on peut écoper de 15 à 20 ans de prison simplement pour avoir écrit un commentaire sur Facebook.
À l’heure actuelle, nous comptons plus de 2 000 prisonnier·es politiques en Russie. Bien que ce chiffre soit énorme, pour un pays de plus de 140 millions d’habitant·es, cela ne représente qu’un faible pourcentage de la population totale. Mais il faut comprendre qu’en emprisonnant 2 000 personnes pour des délits mineurs, on incite les gens à réfléchir avant d’agir, de parler ou d’écrire quoi que ce soit. Tout le monde craint d’être incarcéré.
On dirait que ce type de répression remplit deux fonctions. La première consiste à cibler les leader·es militant·es, comme votre père, en leur infligeant de lourdes peines pour leur engagement politique. Cela a un effet dissuasif sur la gauche. Mais si les gens apprennent que d’autres sont emprisonné·es pour une publication sur Facebook ou un petit don, elles et ils hésitent alors à faire des choses tout à fait banales.
Cela me rappelle la stratégie de Trump en matière d’expulsions : l’ICE fait tout un tapage autour des expulsions principalement pour convaincre les personnes de s’auto-expulser. C’est une stratégie de terreur visant à intimider les personnes pour qu’elles partent d’elles-mêmes. Cela permet d’économiser de l’argent et d’éviter à l’État d’avoir à s’en charger.
Le cas de Nadezhda Buyanova en est un bon exemple. C’est une médecin. Elle a tenu des propos contre la guerre devant l’un·e de ses patient·es ; celle/celui-ci est allé voir la police. Cette médecin a été emprisonnée. C’était un avertissement destiné aux médecins pour qu’elles et ils ne disent rien à leurs patient·es.
Nous ne savons pas si elle a réellement tenu ces propos. Mais cela n’a pas d’importance. Elle n’en reste pas moins une prisonnière politique.
Et il y a le cas d’Antonina Favorskaya, une journaliste emprisonnée pour ses articles. Son arrestation était un avertissement adressé à tous et toutes les journalistes pour qu’elles et ils n’écrivent pas de « mauvaises » choses dans leurs articles.
Ils choisissent une personne issue de différents groupes sociaux pour en faire un exemple pour tout le monde.
Donc, votre père n’est pas emprisonné à cause d’un acte individuel. Il est en prison à cause d’une campagne sociale qui s’en prend à lui. C’est un problème structurel. Il est intéressant de noter qu’il affirme refuser toute voie de sortie de prison personnalisée ou individualisée. Pourquoi cela ?
Nous avons connu un gigantesque échange de prisonnier·es politiques en 2024, lorsque Poutine a libéré 26 prisonnier·es politiques en échange de prisonnier·es européen·nes. Mon père a déclaré qu’il ne souhaitait figurer sur aucune liste d’échange, ce qui semblait vraiment étrange car l’échange de prisonnier·es représentait une lueur d’espoir pour toustes les prisonnier·es politiques. Tout le monde veut figurer sur ces listes, car c’est la voie vers la liberté.
Il disait que nous ne voulons pas d’échange, et que nous ne voulons pas qu’il y ait de prisonnier·es politiques. Nous devons lutter contre le système, mais lorsque nous échangeons des prisonnier·es, les personnes deviennent une ressource pour ces États, une incitation pour tous les pays à avoir leurs propres prisonnier·es politiques.
L’idée est que si vous kidnappez vos propres citoyen·nes, vous pouvez ensuite les échanger contre des prisonnier·es d’autres pays.
Notre objectif est de lutter contre le système. Nous ne voulons pas qu’il y ait de prisonnier·es politiques nulle part dans le monde. C’est pourquoi mon père a déclaré qu’il ne participerait pas à un échange de prisonnier·es. De plus, s’il avait été échangé, il se serait exilé. Il estime que l’exil est également une forme de répression, même s’il s’agit d’une version plus modérée.
Mon père dit que lorsqu’on fait de la politique, être emprisonné fait partie des risques du métier. C’est un peu comme être pompier et mourir dans l’exercice de ses fonctions. Si l’on est pompier, on connaît le risque, mais on continue malgré tout à exercer son métier de pompier.
C’est la même chose ici. On comprend qu’on pourrait se retrouver en prison à cause de ses activités, mais malgré tout, on continue à les mener.
La liberté pour tous et toutes !
On dirait que votre père a fait de son incarcération un terrain de lutte contre le système carcéral. Que signifierait la victoire pour Boris Kagarlitsky ?
Nous nous battons pour la libération de toustes les prisonnier·es politiques. Nous pensons que toute négociation de paix entre l’Ukraine et la Russie devrait inclure un point portant sur la libération de toustes les prisonnier·es politiques, des deux côtés. Il y a également des prisonnier·es politiques en Ukraine ; la victoire signifierait donc la libération de tout le monde.
Ma dernière question est la suivante : comment les personnes vivant hors de Russie peuvent-elles aider les prisonnier·es politiques en Russie ?
La première chose que vous pouvez faire est d’écrire des lettres aux prisonnier·es politiques. Le site web « Prison Mail » vous permet d’envoyer des lettres aux prisonnier·es en Russie. La seule règle est que les lettres doivent être rédigées en russe ; vous pouvez utiliser ChatGPT, Google Translate ou tout autre outil pour les traduire.
Imaginez que vous soyez en prison en Russie et que vous receviez une lettre du Brésil. Cela pourrait tout changer pour quelqu’un·e. Toustes les prisonnier·es politiques qui ont été libéré·es le disent : recevoir des lettres, c’est une lueur d’espoir. C’est leur fenêtre sur la liberté. Si vous ne savez pas quoi écrire, parlez simplement de vous : comment vous vivez et ce que vous aimez.
Chez Freedom Zone, nous avons une page web avec des photos de prisonnier·es, où nous décrivons ce que chacun·e aime, y compris ses livres préférés. Vous pouvez entamer la conversation à propos de ces livres ou des sujets qui intéressent ce·tte prisonnier·e politique en particulier. Écrire des lettres est vraiment important.
La deuxième chose à faire, c’est de faire un don. Être prisonnier·e politique coûte très cher. Il faut des avocat·es. Il faut des colis. La famille a besoin d’argent pour vivre, car la plupart des prisonnier·es politiques sont le principal soutien de famille. Lorsque la/le soutien de famille devient prisonnier·e politique, c’est un véritable désastre pour la famille.
J’ai fait quelques calculs : il nous faut 10 millions d’euros par an pour couvrir les dépenses liées à toustes les prisonnier·es politiques. Même en réunissant toutes les organisations de défense des droits huains, on n’arrive pas à collecter une telle somme.
Troisièmement, suivez Freedom Zone sur les réseaux sociaux, car nous y partageons différents témoignages de prisonnier·es politiques. Je pense qu’il est important que les persones à l’étranger comprennent ce qui se passe en Russie.
Il y a beaucoup de prisonnier·es politiques qui ne sont pas connu·es. Nous ne connaissons pas leurs noms — je veux que les gens les connaissent. Je veux que les gens discutent de leurs histoires. C’est pourquoi j’espère que les Américain·es et les habitant·es d’autres pays nous suivront sur Instagram, Twitter et Facebook.
Nous venons de lancer un média en anglais spécialement pour cette conférence, afin de pouvoir diffuser ces témoignages en anglais.
Merci beaucoup, Kseniia, et toute notre solidarité à vous et à votre travail.