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Hongrie, Russie

La propagande médiatique d’Orbán a répandu son poison bien au-delà des frontières hongroises

Des gardes d'honneur hissent le drapeau pour marquer la « journée de l'unité nationale » devant le Parlement à Budapest, en Hongrie, le 4 juin 2026..

Heureusement, le journalisme courageux et fondé sur les faits perdure

Beata Balogová

5 juin 2026

Beata Balogová est une journaliste slovaque et membre du conseil d’administration du Prix européen de la presse

Partout en Europe, le journalisme de service public est un rempart pour la démocratie. Mais nous devons décider si nous voulons nous battre pour sa survie

Pendant 16 ans, le gouvernement de Viktor Orbán a injecté des millions d’euros de fonds publics dans des groupes de réflexion, des institutions et des médias partageant ses opinions illibérales – non seulement en Hongrie, mais aussi au-delà de ses frontières. En Slovaquie, par exemple, où vit une importante minorité hongroise, Budapest aurait versé des millions d’euros à des médias de son choix. De nombreuses rédactions indépendantes ont survécu avec seulement une fraction de ce que ces médias ont reçu.

Ces chaînes engraissées par le gouvernement n’ont jamais été véritablement qualifiées de « médias » par nos collègues hongrois·es, pas plus que leurs producteurs/productrices de contenu n’ont été appelé·es « journalistes ». Si l’on demandait aux Hongrois·es de se rappeler avoir jamais entendu de ces médias un récit humain poignant, une enquête dénonçant des abus de pouvoir ou une analyse factuelle apportant de la clarté au chaos, elles et ils fouilleraient leur mémoire en vain.

Ce qu’elles laissent dans leur sillage, c’est une longue liste de personnes dont elles ont empoisonné la vie, voire l’ont carrément détruite. Les détracteurs du régime d’Orbán ont été présentés comme des terroristes, des prédateurs sexuels, des pédophiles, des voleurs, des fraudeurs fiscaux, des auteurs de violences conjugales. Un titre a même affirmé que le milliardaire philanthrope George Soros serait prêt à tuer sa propre mère. Parfois, il suffisait d’une photo manipulée, d’une phrase provenant d’une source achetée ; d’autres fois, d’une simple instruction du ministère compétent.

Au fil des ans, les articles ont commencé à se ressembler : les mêmes personnages et les mêmes visages, les mêmes phrases et les mêmes formules, répétées à l’infini. Comme si tout le monde se voyait servir le même repas dans la cantine d’une même usine.

Le fait qu’Orbán ait perdu le pouvoir le 12 avril montre que même les empires de propagande bâtis au fil des décennies ne sont pas omnipotents. Ils n’assurent pas toujours la victoire aux autocrates qui les nourrissent. Et lorsque ces dirigeants tombent, les empires s’effondrent souvent avec eux, privés des fonds publics qui les maintenaient en vie.

Le journalisme qui perdurera, en revanche, ne traite souvent ni de politique ni d’idéologie. Il traite de personnes déracinées et plongées dans l’incertitude par les bouleversements et les turbulences sociales, contraintes de se construire tant bien que mal une vie. Il traite de personnes dont l’identité a été usée par l’histoire comme des pierres dans une rivière. Il traite de personnes que les politicien·nes ne considéraient que comme des figurant·es dans les grandes scènes de leur propre gloire, mais qui ont appris, à travers leurs souffrances, quelque chose qui pourrait un jour nous aider, nous autres, à supporter nos plus grandes pertes.

Pour dénicher de tels récits, il faut avoir été face à des fosses communes et près de berceaux où naissait l’espoir, à l’intérieur de cellules de prison où des femmes ont été torturées, dans des maisons de retraite où des personnes âgées sont mortes dans l’abandon, ou dans des hôpitaux où des gens ne sont pas morts de leur maladie, mais à cause de bactéries qui se sont propagées par négligence et à cause de défaillances systémiques.

Malgré les dommages causés à la confiance du public par les populistes et les pires aspects des réseaux sociaux au cours des deux dernières décennies, il existe de nombreuses personnes courageuses qui mènent ce type de reportage intrépide aux quatre coins de l’Europe, dans plus de 40 pays, y compris dans les régions où l’« orbánisme » a cherché à façonner l’opinion publique. Le Prix européen de la presse – qui encourage le rôle du journalisme de qualité au service de la démocratie en Europe – a annoncé ses lauréat·es 2026 le 3 juin, et la liste des finalistes dissipe les craintes selon lesquelles le journalisme de service public indépendant serait en voie d’extinction ou sur le déclin. Loin de là.

Certes, les journalistes et les médias indépendants couvrent les changements politiques, les régimes autocratiques et les menaces qui pèsent sur la liberté. Mais elles et ils ne le font pas en s’appuyant sur un langage aride tel que « transition démocratique », « changement sociétal » ou « crise démographique » – des expressions qui engourdissent l’attention car peu de lecteurs:lectrices savent comment les concrétiser –, mais à travers la vie des malheureuses et malheureux laissés pour compte dans des gares où les trains ne s’arrêtent plus.

Elles et ils examinent, par exemple, comment le système de santé basque a prévu de mettre en place un outil d’intelligence artificielle pour le diagnostic du cancer de la peau, alors qu’une étude indépendante a montré qu’il passait à côté d’environ un mélanome sur trois et qu’il avait été entraîné exclusivement sur des données provenant de patient·es de type caucasien [formule utilisée dans certains pays, euphémisme pour parler des personnes à la peau blanche – NdT]

Ou encore le cas d’un pédophile récidiviste dont les crimes commis en Irlande ont été dissimulés avant qu’il ne soit transféré en Afrique, où il a continué à abuser d’enfants.

Elles et ils ont recueilli les témoignages de médecins internationaux ayant travaillé à Gaza et soigné des enfants présentant des blessures par balle isolées à la tête ou à la poitrine, ce qui suggère qu’il s’agissait de tirs ciblés.

Et elles et ils ont mis au jour des documents internes de l’UE, ainsi que des preuves recueillies par des organisations de défense des droits humains, qui révèlent la négligence systématique dont sont victimes des centaines d’enfants non accompagnés, piégés dans des conditions inhumaines dans les camps de réfugié·es grecs.

À lui seul, le journalisme de qualité ne peut pas immuniser les sociétés contre la désinformation. Il ne peut empêcher la montée en puissance des autocrates ni l’infiltration d’extrémistes au sein de gouvernements démocratiquement élus.

Et le journalisme indépendant ne peut survivre sans institutions capables de résister aux pressions, sans éditeurs/éitrices et propriétaires de médias qui voient encore des journalistes et des lecteurs/lectrices vivant·es au-delà des colonnes des tableaux financiers. Il ne peut survivre sans donateurs/donatrices individuel·les – et surtout, sans lecteurs/lectrices qui comprennent que soutenir le journalisme indépendant, c’est investir dans la santé mentale de la société.

Soutenir le journalisme indépendant, c’est investir dans notre capacité à reconnaître que, malgré la diversité des opinions, il existe toujours des faits ; que, malgré la multitude de mythes nationaux, il existe toujours une histoire commune ; et que, malgré les superstitions auxquelles les générations précédentes ont pu croire, il existe toujours la science. C’est investir dans notre capacité à raconter des histoires qui traversent les frontières, éveillent l’empathie et redonnent de la force, même là où les personnes ne croient plus que cette force existe.

Mais je me demande parfois si, dans dix ans, le journalisme exigera encore de s’entretenir avec plusieurs sources, d’expliquer le contexte des événements, de signaler les conflits d’intérêts et de citer ses sources avec tact et précision. Si les journalistes ne devront pas plutôt devenir des maîtres·ses de l’abréviation, condensant des tragédies générationnelles en une seule story Instagram. Et si l’excellence ne signifiera plus rien d’autre que notre habileté à exploiter l’intelligence artificielle, jusqu’à ce que nos articles se ressemblent tous et que nous finissions tous et toutes par emprunter les mêmes phrases dans un immense acte de plagiat.

C’est à nous tous de le décider aujourd’hui.

Transmis par Entre les lignes entre les mots

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/06/13/la-propagande-mediatique-dorban-a-repandu-son-poison-bien-au-dela-des-frontieres-hongroises/

https://www.theguardian.com/commentisfree/2026/jun/05/orbans-media-slop-spread-poison-beyond-hungary-luckily-fearless-fact-based-reporting-endures

traduit par DE