Par la rédaction du blog de Saint Denis, Solidarité internationale Monde
18 septembre 2026
Extraits
A l’occasion des élections législatives en Russie du 18 au 20 septembre, nous avons interrogé trois citoyens russes par l’entremise de Marie-Laetitia Garric-Gribinski, dionysienne et fondatrice de l’association Solidarité FreeAzat. La richesse de l’entretien avec les exilés Alexandre Sterliadnikov, déserteur de l’armée russe, Sergey Tsukasov, homme politique et Maria Menchikova, militante politique nous conduit à le publier en deux parties. La seconde portera sur les impacts de la guerre contre l’Ukraine.
Les élections législatives qui se tiennent en Russie ce mois-ci semblent complètement verrouillées par le pouvoir. La presse souligne que Vladimir Poutine a fait en sorte que toutes les organisations qui s’opposent à son pouvoir ne puissent participer au scrutin. Des condamnations, des emprisonnements, des départs en exil d’opposants se multiplient. Quelle est la situation des forces d’opposition ?
Alexandre Sterliadnikov –
Je ne dirais pas que l’opposition russe a complètement disparu. Oui, aujourd’hui, en Russie, le pouvoir contrôle entièrement les élections. Poutine a créé tout un système dans lequel les élections sont totalement contrôlées par l’État, en écartant toutes les organisations et tous les partis politiques qui défendent des changements dans le système politique russe. Mais même dans ces conditions, les Russes trouvent des moyens de protester pacifiquement et d’exprimer leur opinion.
Le parti Yabloko, dont le slogan est « la paix », en est un exemple. Je constate que ce parti a, en quelque sorte, accepté les règles du jeu de Poutine et tente notamment de porter une ligne antiguerre en Russie. Il est contraint d’agir dans un espace extrêmement étroit, dans les limites de ce que le pouvoir russe considère encore comme acceptable.
Et il est très révélateur que, malgré cette stratégie extrêmement prudente, la liste fédérale de Yabloko ait finalement été exclue des élections à la Douma d’État. À mon sens, cela caractérise très bien l’état de la compétition politique dans la Russie contemporaine.
Mais parallèlement à cela, les responsables politiques et les militants contraints de quitter la Russie continuent eux aussi d’influencer la politique russe aujourd’hui.
Je participe moi-même à ce travail. Le parti « Russie pacifique », dont je suis membre du bureau, (Мирная Россия), créé en exil, mène actuellement la campagne « Midi pour une Russie pacifique » et appelle les citoyens à se rendre le 20 septembre à midi dans les bureaux de vote afin de manifester pacifiquement leur désaccord avec la guerre et la politique du Kremlin.
Les vidéos de soutien à cette action recueillent des centaines de milliers de vues sur les réseaux sociaux.
Pour moi, l’objectif de cette action n’est pas d’influencer une élection sans surprise dont l’issue est déterminée à l’avance, mais de montrer combien de personnes sont mécontentes de la politique menée par le Kremlin.
Il est important de faire passer auprès de ces personnes le message qu’elles sont nombreuses et que, réunies, elles constituent une force capable à la fois d’arrêter la guerre et de changer le cours de la Russie pour l’orienter vers un avenir meilleur et pacifique.
Pour répondre à votre question, les forces d’opposition russes ont aujourd’hui beaucoup de travail à accomplir, aussi bien à l’intérieur du pays qu’à l’extérieur de ses frontières.
Sergey Tsukasov –
À l’heure actuelle, l’opposition qui se trouve en Russie et qui s’oppose à la guerre n’est pas autorisée à participer aux élections. Il ne reste que des voix dispersées, qui s’expriment avec beaucoup de prudence, en évitant les formulations susceptibles d’entraîner des poursuites pénales.
Elles appellent à se rendre aux urnes et à voter soit contre Russie unie, pour n’importe quel autre parti, soit à déposer un bulletin nul. Parmi ces voix, on trouve notamment le parti Yabloko, ainsi qu’un certain nombre d’autres initiatives d’opposition, de gauche comme de droite, mais qui restent dispersées.
Quant à l’opposition en exil, elle appelle principalement à se rendre dans les bureaux de vote, comme cela avait été le cas lors de l’élection présidentielle de 2024 : se rendre aux urnes à midi afin de manifester ainsi son refus de soutenir la poursuite de la guerre.
Que faire ensuite dans le bureau de vote ? Là encore, soit déposer un bulletin nul, soit voter pour n’importe quel parti à l’exception de Russie unie.
Maria Menchikova –
Ce contrôle, tout comme les répressions, ont atteint une ampleur encore jamais vue. Car nous constatons aujourd’hui que, certes pas dans toutes les régions, mais dans une partie d’entre elles, il existe déjà la possibilité de voter à distance par voie électronique. Cela ouvre directement la voie à la possibilité de falsifier les résultats, puisqu’il est absolument impossible de contrôler ce qui advient du vote une fois qu’il a été exprimé…
…L’histoire du parti social-libéral Yabloko, qui a participé à ces élections avec une revendication très simple, résumée en réalité en quatre mots — « Non à la guerre » — est évidemment très intéressante. Il s’agissait d’un programme clairement antimilitariste et antiguerre, avec lequel le parti s’est présenté aux élections, et c’est précisément pour cette raison qu’il a été exclu du scrutin…
…Nous allons peut-être très bientôt assister, malheureusement, à une nouvelle vague d’émigration forcée après ces élections. Car, après les élections, on peut s’attendre uniquement à un renforcement de la répression et à un nouveau durcissement du régime. Et peut-être aussi à une nouvelle vague de condamnations visant ceux qui, pour ainsi dire, n’avaient pas encore été touchés par la répression : ceux qui sont peut-être encore en liberté, mais qui ont déjà une condamnation, des procédures administratives en cours, etc.
Dans ces conditions, il est évidemment très difficile de parler de forces d’opposition.
Car si nous parlons de « forces d’opposition » au sens européen du terme, l’opposition désigne généralement une force politique représentée dans une institution élue, au Parlement. Il peut s’agir du Parlement fédéral.
Et cette force est qualifiée d’opposition parce qu’il existe une force gouvernementale et, en face d’elle, une force qui s’oppose au gouvernement : c’est cela, au sens strict, l’opposition.
Or, lorsque nous employons ce terme dans le contexte russe, nous parlons généralement de forces qui ne sont pas représentées au Parlement. Car, malheureusement, il n’est plus possible de parler d’une opposition au sein du Parlement russe…
…
Alexandre Sterliadnikov –
Je pense que l’extrême violence de la répression explique beaucoup de choses, mais il serait faux de tout expliquer uniquement par cela.
Alexeï Navalny était effectivement une figure politique unique. Mais il est important de se rappeler qu’il a construit son poids politique pendant de nombreuses années. Il se déplaçait dans les régions, ouvrait des bureaux, rassemblant progressivement autour de lui une immense audience. Aujourd’hui, il est pratiquement impossible de reproduire un tel parcours à l’intérieur de la Russie. Une personne qui tenterait de faire quelque chose de similaire serait arrêtée avant même d’avoir le temps de devenir une figure de dimension nationale.
C’est précisément pourquoi l’absence aujourd’hui d’un « deuxième Navalny » ne signifie pas qu’il n’existe plus de personnes capables de faire de la politique. Cela montre surtout à quel point l’environnement politique lui-même a changé.
Mais je ne veux pas rejeter toute la responsabilité sur le Kremlin. L’opposition russe a aussi ses propres problèmes. Après la mort de Navalny, elle est devenue encore plus fragmentée. Il existe plusieurs centres politiques, organisations et figures connues, entre lesquels des conflits éclatent fréquemment. Parfois, vu de l’extérieur, on a l’impression que les responsables de l’opposition consacrent trop d’énergie à se combattre entre eux au lieu de construire une alternative claire au pouvoir en place.
À mon avis, c’est un problème sérieux. Je pense que les désaccords et les débats doivent pouvoir exister, mais il est également important de préserver le dialogue entre les forces d’opposition qui, au fond, sont dans le même bateau. Et ces derniers mois, nous avons justement pu observer ce dialogue. Malgré ses divergences, l’opposition essaie tout de même de trouver des terrains d’entente. J’y vois une certaine avancée.
Cela dit, je ne suis pas du tout certain que la Russie ait aujourd’hui besoin de chercher un nouveau Navalny. Peut-être que l’une des erreurs de la politique russe réside précisément dans cette attente permanente d’un seul dirigeant fort qui viendrait tout changer. Il est important de construire des institutions politiques qui ne dépendent pas d’une seule personne.
Aujourd’hui, de nouveaux partis et de nouvelles organisations apparaissent, les équipes d’Alexeï Navalny, d’Ilya Iachine, de Vladimir Kara-Mourza et de bien d’autres continuent à travailler. Une partie du travail politique s’est déplacée à l’étranger, tandis qu’une autre se poursuit à l’intérieur de la Russie, pratiquement dans la clandestinité.
Je dirais donc que l’opposition russe traverse aujourd’hui une période de transition. L’ancien modèle, dans lequel existait un seul leader évident de dimension nationale, n’existe plus. Et le nouveau modèle est encore en train de se construire…
…
Maria Menchikova –
Nous ne pouvons évidemment pas dire que nous sommes dans une situation où il existe un successeur, disons, d’Alexeï Navalny, ou une personnalité capable de rassembler les gens avec le même niveau d’ampleur et la même stature que Navalny.
Mais nous avons autre chose. Nous avons plusieurs exemples de candidats et d’élus de différents niveaux, issus du Parti communiste, qui portent une ligne antiguerre et qui, dans le cadre du discours autorisé par la censure, expriment publiquement des positions contre la guerre.
Et il est très intéressant de voir ce qui va leur arriver dans les prochaines semaines. Car il existe actuellement une très forte probabilité qu’ils soient écartés des élections.
Par exemple, Nikolaï Bondarenko avait même eu le temps de participer à un débat à la télévision — sur une chaîne évidemment totalement propagandiste — où il s’était exprimé avec beaucoup de force. Son intervention avait ensuite été largement relayée sur Internet.
Il a évidemment été exclu des élections et ne peut plus se présenter comme candidat. Le motif invoqué pour l’écarter a été qu’il avait publié une photographie d’Alexeï Navalny, ce qui a été considéré comme un symbole extrémiste.
Autrement dit, aujourd’hui, une simple photographie d’Alexeï Navalny est déjà considérée comme un symbole extrémiste. Dans ce genre de régime, on pourrait dire : « Donnez-nous la personne, nous trouverons bien l’article de loi qui permettra de la condamner. » Voilà malheureusement comment les choses se passent.
Oui, et il faut évidemment souligner que le niveau de répression est réellement très élevé…
…La pression exercée sur les « agents de l’étranger » s’est également renforcée. On leur a progressivement interdit d’exercer de plus en plus de professions. Et aujourd’hui, ils ne peuvent pratiquement même plus disposer librement de l’argent qu’ils perçoivent en Russie.
L’objectif est donc de les pousser progressivement à l’émigration...
…
Quel est l’état d’esprit des Russes alors que la guerre contre l’Ukraine se poursuit et s’intensifie depuis plus de quatre ans ? L’état d’esprit des émigrés ici en France ou ailleurs ? Comment vous organisez-vous ?
Alexandre Sterliadnikov –
Aujourd’hui, je travaille beaucoup avec des déserteurs de l’armée russe. Ces personnes ont des parcours très différents. Certains ont été mobilisés et envoyés au front contre leur volonté, certains servaient déjà dans l’armée avant la guerre, d’autres sont initialement partis combattre volontairement. Mais à un moment donné, ils sont tous arrivés à la même décision : ne plus participer à cette guerre.
Beaucoup d’entre eux ont quitté la Russie. Certains s’opposent désormais ouvertement à la guerre, participent à des actions publiques, donnent des interviews, racontent ce qu’ils ont vécu au front et essaient de faire au moins quelque chose pour que cette guerre prenne fin.
Bien sûr, je comprends qu’il s’agit d’un échantillon très particulier de la société russe. On ne peut pas prendre quelques dizaines ou quelques centaines de déserteurs et en tirer des conclusions sur l’ensemble du pays. Mais ces personnes ont une particularité importante : elles ont vu la guerre directement. Il est donc beaucoup plus difficile de leur vendre de beaux slogans politiques expliquant prétendument pourquoi tout cela se produit. Elles ont vu la réalité de leurs propres yeux.
J’ai moi-même servi dans l’armée russe et je travaille aujourd’hui avec des personnes qui l’ont quittée. Et, au vu de ma propre expérience, je serais très prudent avant d’affirmer que les militaires russes combattent aujourd’hui massivement au nom d’une quelconque grande idée nationale ou patriotique.
Les motivations sont extrêmement diverses : l’argent, le contrat, la mobilisation, la peur des sanctions, la pression du commandement, l’impossibilité de partir, l’habitude d’obéir aux ordres. Certains ont effectivement des convictions idéologiques. Mais je rencontre énormément de personnes qui ne comprennent tout simplement pas pourquoi cette guerre continue.
Et il y a là un autre élément important. Au cours de ces années de guerre, un nombre immense de personnes sont passées par l’armée russe et ont directement fait l’expérience de la guerre. Chacune d’entre elles a des parents, un conjoint, des amis, des collègues, des voisins. Elles rentrent chez elles et racontent ce qu’elles ont vu. Et il me semble que le récit d’une personne qui a été directement au front agit souvent beaucoup plus fortement sur son entourage que la propagande télévisée.
C’est pourquoi l’attitude de la société russe face à la guerre est beaucoup plus complexe qu’elle ne peut le paraître de l’extérieur.
Il y a des partisans convaincus de la guerre. Il y a des opposants convaincus. Mais entre ces deux groupes se trouve un nombre immense de personnes qui ne se considèrent peut-être même pas comme des personnes politisées. Elles sont simplement épuisées.
Depuis plus de quatre ans, la guerre affecte pratiquement tous les aspects de la vie : les gens perdent des proches et des amis, craignent une nouvelle mobilisation, font face à la hausse des prix et à l’incertitude économique. Pour beaucoup, la guerre est passée du statut d’événement exceptionnel à celui de lourd arrière-plan permanent de la vie quotidienne.
Et peut-être que l’une des choses les plus dangereuses qui se sont produites au cours de ces années est justement la résignation face à la guerre. Une personne peut être opposée à sa poursuite tout en pensant : « Mais qu’est-ce que je peux changer ? » Elle va travailler, fait ses courses, élève ses enfants et essaie de s’adapter à une situation anormale comme si elle était normale.
Mais je pense qu’avec cette fatigue grandit aussi le désir de mettre fin à la guerre le plus rapidement possible...
…
Mon activité personnelle se situe aujourd’hui à peu près à la croisée de deux axes.
Le premier est celui de la défense des droits humains. Dans le cadre de l’association « Adieu aux armes », nous travaillons avec des militaires et des déserteurs qui refusent de continuer à participer à la guerre. Nous les aidons, racontons leurs histoires et essayons de faire comprendre à la société européenne une idée très simple : le refus d’une personne de participer à une guerre d’agression constitue lui aussi une forme de résistance.
Le deuxième axe est politique. Car je comprends parfaitement qu’il est impossible de s’occuper indéfiniment des seules conséquences de cette guerre. Si nous voulons éviter que cela se reproduise, il faut changer le système politique qui a rendu cette guerre possible.
Pour moi, ces deux dimensions sont directement liées.
Lorsqu’une personne refuse de combattre, c’est une décision individuelle. Peut-être que, par cette décision, elle sauve la vie de quelqu’un.
Lorsque des milliers de personnes refusent, cela devient déjà un phénomène de société.
Et lorsque les gens comprennent qu’ils ne sont pas seuls et qu’ils sont capables de transformer leur désaccord en action politique collective, alors la possibilité de changer le pays lui-même apparaît.
C’est pourquoi, malgré quatre ans et demi de guerre, je ne dirais pas que la société russe s’est définitivement résignée à ce qui se passe. Je vois plutôt une société extrêmement fatiguée, profondément intimidée et, à bien des égards, désillusionnée, mais dans laquelle continue d’exister une aspiration à mettre fin à la guerre et à revenir à une vie normale…
Sergey Tsukasov –
L’état d’esprit des Russes est très divers. Il m’est difficile d’en donner une vision d’ensemble.
Il y a des personnes qui ont, disons, perdu l’espoir de pouvoir attendre un quelconque changement. Il y en a d’autres qui espèrent et qui font tout leur possible, au moins à leur niveau : un petit projet, une initiative, une activité dans le domaine des droits humains ou de soutien à la société civile. Je fais partie de ces personnes.
J’espère qu’il sera un jour possible de revenir en Russie. Et, d’ici là, il faut faire tout ce qui est en notre pouvoir pour empêcher la société civile russe d’être définitivement détruite et pour empêcher que la voix des Russes qui protestent contre la guerre soit réduite au silence.
Nous maintenons bien sûr le contact entre nous, aussi bien à gauche qu’à droite. Nous nous rencontrons sur différentes plateformes et préparons des projets pour les changements qui auront lieu en Russie après la fin de la guerre et après le changement de régime.
Il existe un projet de création d’un parti en exil. Il existe également des projets de création d’un parti à l’intérieur de la Russie, de manière plus clandestine.
Dans l’ensemble, l’opposition, qu’elle soit de gauche ou de droite, attend que cette possibilité se présente. Mais elle cherche aussi à ne pas se contenter d’attendre : elle essaie de faire, dès maintenant, au moins quelques petits pas pour rapprocher la perspective de l’avènement de la démocratie en Russie.
Maria Menchikova –
L’état d’esprit des Russes est effectivement très difficile à cerner, mais il existe des méthodes sociologiques qui permettent de le faire.
Il y a, par exemple, des sondages sociologiques assez ingénieusement conçus. Les instituts de sondage ne posent pas directement la question : « Soutenez-vous la guerre ? » ou « Soutenez-vous Poutine ? » Ils interrogent plutôt les personnes sur leurs émotions. Par exemple, récemment, on leur a demandé quelles émotions prédominaient chez elles. Les personnes peuvent répondre, par exemple, que c’est l’anxiété qui domine. Et ce sentiment d’anxiété est devenu plus fréquent ces derniers temps. Ce sont donc des sondages de ce type qui peuvent être utilisés.
Il existe également un autre type de sondage, dont on a beaucoup parlé récemment. La question posée était de savoir si les personnes estimaient qu’il fallait, dès maintenant, sans poser de conditions préalables, entamer des négociations avec l’Ukraine. Autrement dit, geler la ligne de front, mettre fin aux combats et commencer des négociations sans conditions préalables.
Or, il s’est avéré qu’une majorité était favorable à cette voie. Cela a naturellement suscité beaucoup de discussions, car il s’agit, disons, de la position opposée à celle défendue par Poutine : selon lui, oui, des négociations sont évidemment nécessaires, mais leur préalable doit être, en conséquence, que l’Ukraine fasse des concessions.
Je pense donc que je ne dirai rien de très surprenant en avançant l’idée que la société russe est effectivement désormais fatiguée de la guerre.
Elle s’est en même temps habituée à la guerre, mais elle en est aussi fatiguée. Et, fondamentalement, elle n’en voit ni le sens ni la fin.
Et, bien sûr, si l’on parle de l’état d’esprit de l’émigration, dans les pays européens, naturellement, tout le monde attend la fin de la guerre, une paix juste et le retour au pays.
Mais la majorité des immigrés russes vivent depuis déjà trois ou quatre ans dans une situation d’exil qu’ils n’ont pas choisie.
Pendant ce temps, beaucoup ont eu le temps d’apprendre la langue du pays dans lequel ils vivent et de reconstruire, d’une certaine manière, leur vie quotidienne. Cela a évidemment libéré des ressources pour pouvoir s’organiser collectivement. Et c’est précisément ce que nous faisons.
C’est ainsi qu’est né le projet « Radical Democracy », qui rassemble de nombreuses initiatives visant notamment à permettre aux forces politiques de gauche de construire leur propre force.
C’est également dans ce cadre qu’a été créé le groupe « gauche russophone » au sein du parti Die Linke. Nous sommes actuellement en cours d’enregistrement officiel, mais nos camarades participent déjà à des campagnes politiques locales et à des campagnes électorales pour Die Linke.
Notre groupe a été fondé il y a six mois seulement, mais, pendant cette période, nous avons déjà développé de nombreux contacts au sein de Die Linke et acquis, peut-être même — je n’ai pas peur de ce mot — une certaine réputation.
Parallèlement, nous menons bien sûr un travail de mobilisation en interne, afin que les russophones qui se reconnaissent dans la gauche puissent nous rejoindre, que nous puissions rassembler nos ressources et agir ensemble.
Biographies des opposants interviewés :
Alexandre Sterliadnikov est un ancien militaire russe, spécialiste de l’étude des satellites. Opposé à l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, il déserte dès le début de la guerre. Il figure parmi les premiers déserteurs russes accueillis en France, en 2024, et son parcours est rapidement relayé par la presse internationale. Dès son arrivée en France, Alexandre Sterliadnikov fonde l’association « L’Adieu aux armes », dont il est aujourd’hui président. L’association appelle publiquement à la désertion et accompagne les militaires russes qui souhaitent refuser de participer à la guerre et quitter l’armée.
Aujourd’hui réfugié politique en France, Alexandre Sterliadnikov est également membre du bureau du parti « Russie pacifique », fondé en 2026 par l’opposant russe Ilia Iachine, ancien collaborateur d’Alexeï Navalny et ancien prisonnier politique, libéré lors d’un échange de prisonniers en août 2024.
Sergey Tsukasov est un homme politique russe. Il a été député municipal à Moscou de 2017 à 2022, et de 2017 à 2018, chef de l’arrondissement municipal. Le 22 février 2022, deux jours avant le début de l’invasion de l’Ukraine, il se place en face au Kremlin avec une pancarte anti-guerre. Immédiatement arrêté, il fait un mois de prison. Après avoir été empêché de se présenter aux élections municipales suivantes et après une nouvelle arrestation, il émigre en Allemagne où il continue à participer à différents projets politiques et de défense des droits humains. Notamment il aide des Russes qui veulent émigrer à obtenir des visas humanitaires, et il est le Vice Président de Solidarité FreeAzat.
Maria Menchikova est une militante politique russe. Cofondatrice de DOXA, média étudiant indépendant et d’opposition créé en 2017, elle s’engage dès 2019 dans les campagnes de libération du mathématicien Azat Miftakhov. Poursuivie en Russie pour « justification du terrorisme » après avoir participé à une campagne de lettres de soutien à des prisonniers politiques, elle a été condamnée par contumace à sept ans de prison en septembre 2024. Exilée politique en Allemagne depuis 2020, elle est co-secrétaire de la section Die Linke d’Essen. Elle est également coordinatrice du groupe « Gauche russophone » de Die Linke, qui rassemble des militants russophones engagés à gauche en Allemagne.
Notre précédent article Les victoires du prisonnier politique russe Azat Miftakhov contre l’arbitraire et le régime
Notre entretien réalisé en avril 2026 avec Marie-Laetitia Garric Gribinski, présidente de l’association Solidarité FreeAzat et Sophie Bouchet-Petersen, secrétaire générale de l’association Ukraine Combart
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