La voix de l'opposition russe et de la résistance ukrainienne

Russie, Ukraine

Le choix de rester : les femmes en Ukraine en temps de guerre

Deux femmes au parc de la Gloire éternelle, dans le centre de Kyiv.

Natalia Zaika, Volodymyr Vakhitov et Hanna Vakhitova, 24 juin 2026

Natalia Zaika est directrice adjointe de l’Institut d’études comportementales de l’Université américaine de Kyiv. Elle a été chercheuse au sein de l’ Ukraine Research Network@ZOiS, financé par le ministère fédéral allemand de la Recherche, de la Technologie et de l’Espace.

Le Dr Volodymyr Vakhitov est économiste et directeur de l’Institut d’études comportementales de l’Université américaine de Kyiv. Il est chercheur au sein du Réseau de recherche sur l’Ukraine@ZOiS, financé par le ministère fédéral allemand de la Recherche, de la Technologie et de l’Espace.

La Dr Hanna Vakhitova est économiste spécialisée dans les politiques publiques et professeure à la Kyiv School of Economics.

23 juillet 2026

Pourquoi certaines personnes choisissent-elles de rester sur place pendant une guerre alors qu’elles pourraient partir ? Une nouvelle étude consacrée aux femmes ukrainiennes montre que le fait de rester n’est souvent pas un dernier recours, mais un choix délibéré — un choix qui a des implications pour les politiques publiques et la reconstruction.

Les déplacements de population à grande échelle constituent l’une des conséquences les plus visibles de toute guerre. Ils suscitent donc un intérêt considérable de la part des décideur·es politiques, des organisations internationales et des chercheur·es. Pourtant, dans de nombreux conflits, celles et ceux qui fuient ne représentent qu’une petite partie de la population touchée. Au contraire, un nombre bien plus important de personnes reste dans des zones exposées à la violence, à l’insécurité et aux perturbations. Malgré leur nombre, celles et ceux qui restent font l’objet de bien moins d’études, une lacune souvent qualifiée de « biais de mobilité ».

Pourquoi des personnes restent-elles en temps de guerre ? Leur décision est-elle motivée par des ressources limitées ? Ont-elles sous-estimé les risques ? Ou s’agit-il d’un choix délibéré ? Et dans quelles circonstances finiraient-elles par décider de partir ? Les chercheurs/chercheuses disposent encore de réponses trop peu nombreuses et, surtout, non représentatives à ces questions. Or, ces réponses sont essentielles pour comprendre quand une nouvelle vague importante de déplacements pourrait se produire. De même, sans ces connaissances, les efforts visant à répondre aux besoins de celles et ceux qui restent ne sont ni systématiques ni efficaces.

Plus de quatre ans après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, des millions d’Ukrainien·nes restent dans le pays malgré la poursuite des attaques, les infrastructures endommagées et l’incertitude économique. Alors que les hommes en âge de faire leur service militaire ne peuvent franchir la frontière que sous certaines conditions, les femmes disposent d’une plus grande liberté pour décider de le faire ou non. En janvier 2025, l’Institut d’études comportementales de l’Université américaine de Kyiv, en collaboration avec le Centre pour la stratégie économique, a interrogé 2 018 femmes âgées de 18 à 60 ans vivant en Ukraine afin d’en savoir plus sur leurs motivations et leurs intentions. Comprendre pourquoi de nombreuses femmes restent est essentiel pour l’élaboration des politiques humanitaires, la protection sociale et la reconstruction future.

Choix ou contrainte de rester ?

Les résultats de l’enquête remettent en cause l’hypothèse selon laquelle les personnes vivant dans les zones de guerre restent parce qu’elles ne peuvent pas partir. Parmi les femmes interrogées, 79% ont déclaré qu’il était important pour elles de rester en Ukraine. Interrogées sur leurs projets d’avenir, 72% ont indiqué qu’elles n’envisageaient pas de s’installer à l’étranger à long terme.

Les personnes interrogées plus âgées, mariées et disposant de revenus plus élevés, ainsi que celles n’ayant jamais connu de déplacement auparavant, ont exprimé la plus forte intention de rester. Les personnes interrogées plus jeunes et disposant de revenus plus modestes, ainsi que celles ayant déjà séjourné à l’étranger, étaient plus enclines à envisager de repartir, principalement à la recherche d’un meilleur niveau de vie et d’une plus grande sécurité.

Plusieurs facteurs prédictifs supposés ont eu moins d’importance qu’on ne le pense généralement. Les femmes ayant des enfants n’étaient pas plus enclines à envisager de s’installer à l’étranger que celles qui n’en avaient pas. Il en allait de même pour les femmes sans emploi, les femmes déplacées à l’intérieur du pays et celles dont les habitations avaient été détruites ou étaient occupées. Ces expériences sont graves, mais elles ne se traduisent pas automatiquement par des projets de migration internationale.

Motivations pour rester

La raison la plus fréquemment invoquée pour rester en Ukraine était la famille : 91% des personnes interrogées ont déclaré être restées parce qu’elles souhaitaient être auprès de leurs proches. Une proportion presque aussi importante, soit 88%, a indiqué être restée parce que l’Ukraine était leur pays. Le logement jouait également un rôle important : 72% ont mentionné le fait d’avoir un endroit où vivre comme raison de ne pas partir. Une proportion moindre de personnes interrogées est restée parce qu’elles avaient un bon emploi ou pouvaient bénéficier d’un meilleur niveau de vie en Ukraine qu’à l’étranger.

Ces réponses montrent que le fait de rester n’est ni purement économique ni purement émotionnel. La décision de rester repose sur le fait d’avoir une vie qui conserve une certaine structure : liens familiaux, sentiment d’appartenance, logement, routines, travail et un avenir en Ukraine. C’est pourquoi les deux tiers des personnes interrogées se sont dites d’accord avec l’affirmation « Je ne veux tout simplement pas partir ». Pour beaucoup, rester n’est pas l’absence de projet. C’est le projet lui-même.

Rester ne signifie pas non plus que les femmes sous-estiment les dangers encourus. Seules 39% des personnes interrogées estimaient que rester en Ukraine était relativement sûr. La plupart des personnes interrogées savaient que les risques étaient sérieux. Leur choix ne peut être réduit à une désinformation ou à un déni.

Conditions de départ

L’étude a été menée alors qu’un conflit armé faisait rage. Par conséquent, même si les personnes interrogées souhaitent aujourd’hui rester dans le pays, l’évolution de leur situation – en matière de sécurité, de conditions de vie, d’emploi, etc. – pourrait les contraindre à fuir à l’avenir. Interrogées directement, 15% des personnes interrogées ont déclaré avoir activement envisagé de partir. Des études antérieures sur la migration de main-d’œuvre suggèrent que le nombre de migrant·es potentiel·les peut être divisé par 10 environ pour obtenir une estimation du nombre réel de migrant·es. Cela implique qu’il ne faut pas s’attendre à une vague importante de déplacements en provenance d’Ukraine, même dans le pire des scénarios militaires.

Pour vérifier cette conclusion, nous avons mis en place un protocole expérimental et demandé quels types de détérioration de la situation inciteraient les femmes à quitter leur foyer. Nous avons testé six facteurs : la détérioration de la sécurité, la perte de logement, la perte de revenus, les coupures prolongées d’électricité et de chauffage, une crise politique ou une réduction de l’aide internationale, et le départ d’ami·es.

La détérioration de la situation sécuritaire a été, de loin, le principal facteur déclencheur. Cependant, seule une escalade majeure, telle que la menace d’une occupation, rendrait les femmes nettement plus enclines à partir à l’étranger. Des coupures sévères d’électricité et de chauffage, une crise politique et une forte baisse de l’aide internationale augmenteraient également la probabilité que les personnes interrogées partent à l’étranger, mais ces facteurs avaient un impact presque deux fois moins important que les menaces directes pour la sécurité.

La perte de son logement et la perte totale de revenus ont également joué un rôle, mais elles ont le plus souvent poussé les femmes à se déplacer ailleurs en Ukraine plutôt qu’à l’étranger. Cela correspond à ce qui s’est passé durant l’hiver 2026, lorsque celles qui sont restées ont subi des perturbations prolongées dans l’approvisionnement en chauffage, en électricité et en eau, causées par les bombardements d’infrastructures civiles, sans pour autant qu’un exode massif ait été observé.

Les liens sociaux jouent également un rôle, mais dans une moindre mesure. Les personnes interrogées seraient plus enclines à quitter l’Ukraine si la plupart de leurs ami·es quittaient leur ville natale ou le pays, bien que ce facteur ait été le moins important parmi les six que nous avons testés.

Dans l’ensemble, l’avenir des déplacements de population depuis l’Ukraine dépendra moins d’une évolution progressive des mentalités que d’événements majeurs. Ce n’est qu’en cas de détérioration brutale de la situation sécuritaire que les femmes seront susceptibles d’envisager de partir. Tant que la vie en Ukraine se poursuivra, beaucoup choisiront de rester.

Pour le gouvernement ukrainien et les organisations internationales, l’enseignement essentiel à retenir est que l’aide ne doit pas se limiter à l’évacuation, au déplacement ou au retour. Elle doit également viser à soutenir les personnes qui choisissent de rester. Si le fait de rester est un choix actif pour de nombreuses femmes, les politiques doivent contribuer à rendre ce choix viable.

Transmis par Entre les lignes entre les mots :

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/07/23/le-choix-de-rester-les-femmes-en-ukraine-en-temps-de-guerre-autre-texte/

https://www.zois-berlin.de/en/publications/zois-spotlight/the-choice-to-stay-women-in-wartime-ukraine