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Ukraine

« Les transports ne sont pas un privilège » : Kiev, manifestation contre la hausse des tarifs

Le 14 juillet 2026, des militant·es du Sotsialnyi Rukh (Mouvement social), du syndicat étudiant Pryama Diya (Action directe) et de l’organisation citoyenne Pasyazhery Kyiva (Passagers de Kiev) se sont rassemblé·es devant la mairie de Kiev pour protester contre une hausse des tarifs de transport en commun de €0,15 à €0,60 le trajet — applicable dès le lendemain. La mobilisation a réuni des travailleur·ses du secteur public, des employé·es du métro, des familles de militaires et des étudiant·es, autour d’une revendication commune : le gel des tarifs jusqu’à la revalorisation des salaires. Selon le représentant du Mouvement social Vitaliy Dudin, toute hausse tarifaire tant que le salaire minimum reste inférieur à 15 000 hryvnias (€296) est, selon lui, une « extorsion » et un « crime antisocial ». Cette action révèle une tension plus large dans l’Ukraine en guerre, entre les pressions budgétaires et la détérioration du pouvoir d’achat des travailleur·ses à bas salaires et du secteur public. [AN]

Le 14 juillet 2026, une action de protestation s’est tenue devant le bâtiment de la Kyivska Miska Derzhavna Administratsiya (KMDA — Administration municipale de l’État de Kiev) contre la forte hausse des tarifs des transports en commun de la capitale ukrainienne. L’action a été organisée par l’organisation civique Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) [1]. Une session à huis clos du conseil municipal de Kiev se tenait à ce moment-là à l’intérieur du bâtiment, et les participant·es exigeaient que des représentant·es de l’administration municipale sortent pour leur expliquer la décision sur les nouveaux tarifs. Personne n’étant sorti à leur rencontre, une partie des manifestant·es est entrée dans le bâtiment de la KMDA, où ils et elles ont scandé des slogans et interpellé directement les élu·es du conseil municipal.

La revendication centrale de l’action était l’annulation de la hausse tarifaire jusqu’à ce que les revenus augmentent.

Vitaliy Dudin, représentant du Sotsialnyi Rukh, a déclaré : « Tant que le gouvernement et la Verkhovna Rada (le parlement ukrainien) n’auront pas porté le salaire minimum à 15 000 hryvnias (€296), toute décision de hausse des tarifs de transport à Kiev est une extorsion. Toute décision de ce type est un crime antisocial. »

Il a fait valoir que les autorités municipales invoquent un salaire moyen à Kiev d’environ 50 000 hryvnias (€985), alors que les revenus réels de nombreux travailleur·ses du secteur public sont nettement inférieurs.

« Les infirmières touchent entre 8 000 et 12 000 hryvnias (€158–€237). Les éducatrices et éducateurs de maternelle gagnent à peu près le salaire minimum. Les travailleur·ses de la culture ont des revenus très faibles, loin de représenter même la moitié du salaire moyen évoqué par les autorités. » [2]

L’impact sur les familles des militaires

Un autre représentant du Sotsialnyi Rukh, Oleksiy Hromov, a soulevé la question de l’effet de la hausse tarifaire sur les familles des militaires, citant les propos d’un vétéran : « Même si j’ai une carte de combattant qui me donne droit au transport gratuit, cette hausse des prix pour mes proches, pour ma mère — c’est un coup porté à ma famille. »

Les personnes présentes ont alors répété ensemble le slogan : « Ne poignardez pas nos familles dans le dos ! »

Des représentant·es de l’organisation citoyenne Pasyazhery Kyiva (Passagers de Kiev) ont fait valoir que les nouveaux tarifs ne frapperaient pas seulement les passager·es dans leur portefeuille, mais aggraveraient également la situation des transports dans la capitale.

« En pratique, cette hausse tarifaire revient à pousser les gens à prendre leur voiture. Il y aura encore plus de véhicules à Kiev. Regardez les prix : le stationnement tarifé réduit pour les contribuables coûte 1 499 hryvnias (€30) par mois. C’est bien moins cher que le nouvel abonnement mensuel illimité », a noté une représentante de l’organisation.

Étudiant·es et jeunes

Des étudiant·es ont également rejoint la protestation. Un représentant du syndicat étudiant Pryama Diya (Action directe) a appelé les autorités municipales à chercher d’autres moyens de financer les transports [3].

« S’ils voient des problèmes de financement, qu’ils les règlent par d’autres moyens, et non en fouillant dans les poches des citoyen·nes et des passager·es » — après quoi les personnes présentes ont repris un autre slogan : « Les transports ne sont pas un privilège ! »

Un jeune homme de 17 ans, membre de l’Ukrayinska Sotsialistychna Liha (Ligue socialiste ukrainienne), a également pris la parole sur la situation des jeunes : « Dans ma classe, seuls trois garçons ont décidé de rester étudier en Ukraine. Et je veux demander à nos autorités : pourquoi ceux qui ont pris cette décision si difficile de rester ici devraient-ils dépenser toute leur bourse pour un abonnement de transport — voire plus ? » [4]

Des travailleur·ses du secteur public présent·es à l’action ont décrit les conséquences des nouveaux tarifs sur leur vie quotidienne.

Olena, employée d’une des bibliothèques de la capitale, a indiqué que ses revenus actuels étaient déjà insuffisants et qu’après la hausse des prix, se rendre au travail deviendrait presque impossible : « Nous soutenons la culture, nous travaillons pour les gens, pour les personnes déplacées à l’intérieur du pays, pour les personnes en situation de handicap, nous apprenons aux gens à utiliser les ordinateurs, nous donnons un accès gratuit aux équipements. Mais avec mon salaire, je ne peux pas me permettre de dépenser deux mille cinq cents hryvnias (€49) rien que pour aller travailler. Prenez en compte la situation des travailleur·ses de la culture et du secteur public. »

Valentyna, employée du Conservatoire de Kiev, a posé la même question : « De quoi suis-je censée vivre ? Commencez par porter le salaire minimum à 15 000 hryvnias (€296) pour tous les Kievien·nes. Alors on s’en sortira d’une façon ou d’une autre avec un tarif à 30 hryvnias (€0,59). Mais vous n’augmentez pas les salaires. Alors que suis-je censée faire — aller à pied au Conservatoire depuis la rive gauche ? »

Un retraité, Volodymyr Ivanov, s’est adressé directement au maire de la ville : « J’ai bien aimé le slogan : « Klitschko, tu n’es pas un maire, tu es un profiteur. » Et je veux dire : vous ne regardez ni l’avenir ni le présent de la ville de Kiev. »

Des travailleur·ses du secteur des transports étaient également présent·es. Un employé du métro de Kiev a décrit comment une précédente hausse tarifaire avait entraîné une augmentation de salaire d’environ 10% pour le personnel de l’entreprise — mais les membres de leurs familles n’ont pas droit au transport gratuit, si bien que les dépenses supplémentaires de transport ont effectivement annulé les gains salariaux. « Ils ont augmenté nos salaires d’environ dix pour cent, mais nos femmes, maris, enfants continuent à payer leur transport. Au final, les nouveaux tarifs ont tout simplement « mangé » cette hausse. »

Une autre participante a rappelé aux personnes présentes que, au début de l’invasion à grande échelle, le maire Vitaliy Klitschko avait publiquement promis de ne pas augmenter les tarifs de transport jusqu’à la fin de la loi martiale. Selon elle, la décision actuelle contredit cet engagement.

Les militant·es entrent à la KMDA. Que dit Klitschko ?

Après les prises de parole principales, une partie des manifestant·es est entrée dans le bâtiment de la KMDA, où ils et elles ont scandé des slogans et exigé des rencontres avec des représentant·es des autorités.

Plusieurs élu·es de la fraction Yevropeyska Solidarnist (Solidarité européenne) sont finalement sorti·es à leur rencontre, assurant les manifestant·es qu’elles et eux non plus ne soutiennent pas une hausse brutale des tarifs sans justification économique détaillée.

Lyudmyla Kovalevska, élue au conseil municipal de Kiev, a déclaré : « La question est que toute hausse tarifaire doit être progressive et justifiée. Nous devons entendre des autorités de quoi se compose exactement le tarif et pourquoi il est fixé à ce niveau. Si on nous dit que le tarif économiquement justifié est de 70 hryvnias (€1,38), nous devons le voir. C’est seulement ensuite qu’on peut parler d’une hausse progressive. »

Sa collègue, Maryna Poroshenko [5], également élue au conseil municipal, a souligné que la fraction Yevropeyska Solidarnist avait déposé un projet de décision visant à annuler la hausse tarifaire et s’opposait à une hausse brutale et non transparente des tarifs.

Peu après, le maire de Kiev Vitaliy Klitschko a promis de rencontrer des représentant·es des manifestant·es lors d’une audience publique prévue le 16 juillet 2026.

Pourquoi la hausse tarifaire suscite une telle controverse

À partir du 15 juillet 2026, le coût d’un trajet unique sur le réseau de transport en commun municipal de Kiev doit passer de 8 à 30 hryvnias (€0,16 à €0,59). La KMDA invoque la hausse des coûts de l’électricité, du carburant, de l’entretien du matériel roulant et des salaires. Les responsables font également référence à un salaire moyen dans la capitale prétendument proche de 50 000 hryvnias (€985).

Or, 96% des participant·es à une consultation publique ont voté contre la hausse tarifaire. Une pétition appelant à ne pas modifier les tarifs jusqu’à la fin de la loi martiale a recueilli plus de 10 600 signatures, mais les autorités municipales l’ont rejetée. La présidente du Service d’audit de l’État, Alla Basalayeva, a déclaré que les nouveaux tarifs pourraient être surévalués en raison d’une forte augmentation des coûts d’amortissement, et a annoncé un contrôle pour l’automne.

C’est le prix de l’abonnement mensuel illimité qui a suscité le plus vif mécontentement. Il était initialement prévu de le porter de 1 300 à 4 875 hryvnias (€26 à €96). Après une vague de critiques, le prix a été réduit de 25% — à 3 656 hryvnias (€72).

Malgré cette réduction, des économistes font observer que, même après cette baisse, l’abonnement mensuel illimité de Kiev reste parmi les moins avantageux d’Europe. Alors que dans la plupart des capitales de l’Union européenne un abonnement mensuel est rentabilisé après environ 23 trajets simples, à Kiev il ne l’est qu’après près de 122. La nouvelle politique tarifaire risque ainsi de ne pas encourager les habitant·es à utiliser davantage les transports en commun. Des expert·es avertissent par ailleurs qu’un transport plus coûteux combiné à un stationnement relativement bon marché pourrait pousser une partie des Kievien·nes à opter pour la voiture particulière, ce qui ne ferait qu’aggraver les embouteillages et la charge pesant sur l’infrastructure municipale [6].

Olena Tkalich — Journaliste spécialisée dans les questions sociales pour SOCPORTAL.INFO, experte des droits des femmes, du handicap, de la maternité, de la réforme du système de santé, de l’éducation et de la protection sociale.

Transmis par Entre les lignes entre les mots :

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/09/18/vers-un-transport-public-gratuit-en-ukraine/#comment-75092

Source : https://socportal.info/ua/news/transport-ne-privilei-kiyani-viishli-na-protest-cherez-pidvishchennya-vartosti-proizdu/

Traduit avec notes pour ESSF par Adam Novak

https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article79391

Notes:

Notes

[1] Le Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) est une organisation socialiste démocratique ukrainienne fondée en 2015, active dans les principales villes du pays. Elle conjugue soutien à la résistance ukrainienne face à l’agression russe, critique des politiques néolibérales en temps de guerre et défense des droits des travailleurs. Voir : Sotsialnyi Rukh, « Ukraine : Introducing Sotsialnyi Rukh (Social Movement) », Europe Solidaire Sans Frontières, 12 mars 2019. Disponible sur :

https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article61539  ;

et, en français : « L’appel du « Mouvement social » aux gauchistes du monde entier sur la guerre en Ukraine », Europe Solidaire Sans Frontières, 24 mars 2022. Disponible sur :

https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article61751

[2]  Sur le programme plus large du Sotsialnyi Rukh en matière de droits salariaux et de conditions sociales, voir : Vitaliy Dudin, « Syndicats, déréglementation et dialogue social en Ukraine — Entretien avec Vitaliy Dudin », Europe Solidaire Sans Frontières, 11 novembre 2024. Disponible sur :

https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article72559

[3] Pryama Diya (Action directe) est un syndicat étudiant indépendant ukrainien à structure fédérale, actif à Kiev, Lviv et Odessa. Il s’organise autour du logement étudiant, des bourses et des conditions universitaires, et rejette explicitement la privatisation et la marchandisation de l’enseignement supérieur. Voir : « Le syndicalisme étudiant indépendant en Ukraine en temps de guerre », Europe Solidaire Sans Frontières, 12 janvier 2026. Disponible sur :

https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77700

[4] L’Ukrayinska Sotsialistychna Liha (Ligue socialiste ukrainienne) est une organisation socialiste ukrainienne et la section ukrainienne de la Liga Internacional Socialista (LIS — Ligue internationale socialiste), une internationale trotskyste fondée en 2019. La LIS et sa section fondatrice argentine, le Movimiento Socialista de los Trabajadores (MST — Mouvement socialiste des travailleurs), composante du Frente de Izquierda y de los Trabajadores (FIT   Front de gauche et des travailleurs), soutiennent le droit de l’Ukraine à résister à l’agression russe et participent aux initiatives de solidarité internationale. Plusieurs membres de la Ligue socialiste ukrainienne servent dans les forces armées ukrainiennes. Voir : « Ukraine : un soldat socialiste sur la bureaucratie militaire, le moral et la conscience de classe au front », International Socialist League, 18 septembre 2023. Disponible sur :

https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article79390

[5] Maryna Poroshenko est élue au conseil municipal de Kiev pour le parti Yevropeyska Solidarnist (Solidarité européenne) et l’épouse de l’ancien président ukrainien Petro Poroshenko (2014–2019), qui dirige le parti.

[6] Sur le contexte plus large des pressions exercées sur les dépenses sociales en temps de guerre et la tension entre nécessité budgétaire et droits sociaux en Ukraine, voir : Adam Novak, « Qui paie pour l’Ukraine ? Dette, conditionnalité et les limites de la solidarité européenne », Europe Solidaire Sans Frontières, Juin 2026. Disponible sur :https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article79305