Par Arnaud Dubien
Arnaud Dubien dirige l’Observatoire franco-russe à Moscou depuis sa création en 2012. Il a précédemment été rédacteur en chef de plusieurs publications spécialisées sur l’espace post-soviétique, notamment Russia & Ukraine Intelligence et l’édition russe de la revue Foreign Policy. Chercheur associé à l’IRIS, Arnaud Dubien est par ailleurs le conseiller du président de l’Institut Choiseul pour la Russie.
Le Kremlin va-t-il trop loin dans sa reprise en main d’Internet, des réseaux sociaux et des messageries ? La question commence en tout cas à être posée ouvertement à Moscou, ce qui est en soit remarquable au vu des réalités politiques locales. Le processus n’est pourtant pas nouveau. Il s’inscrit dans une tendance répressive plus générale à l’œuvre depuis l’hiver 2012 (mouvement de contestation des résultats des législatives et du retour de Vladimir Poutine au Kremlin) et qui est allé crescendo, épousant les grands tournants de la vie politique nationale (crise ukrainienne et annexion de la Crimée en 2014, affaire Navalny, « opération militaire spéciale » depuis 2022).
Jusqu’ici, la société russe avait préféré faire le dos rond et fermer les yeux, prenant le parti de se tenir le plus loin possible de l’Etat pour préserver ses espaces de liberté. Sauf que l’Etat, par ses choix, commence à empiéter sur ce que les gens considèrent comme relevant de leur espace privé et de leur mode de vie. Une ligne rouge dont les observateurs attentifs de la Russie savent qu’elle est plus pertinente que les grands principes (démocratie, droits fondamentaux, libertés publiques, etc.) pour dessiner le portrait politique du pays.
Les premières mesures adoptées par le Kremlin pour contrôler le Runet, le segment russophone du cyberespace*, ont été progressives et n’ont pas véritablement alerté les utilisateurs russes. Il est vrai qu’elles ne remettaient pas en cause les habitudes de la population (au demeurant de plus en plus connectée). Personne ou presque n’envisageait que le modèle chinois (ou iranien) puisse se greffer à la réalité locale. L’objectif de souveraineté de l’espace numérique national, rendu possible par l’existence d’un écosystème quasi-autosuffisant (Yandex, VK, etc.), n’entraînait pas l’éviction des acteurs occidentaux et des habitudes de consommation afférentes.
Les choses ont commencé à évoluer avec le déclenchement de la guerre d’Ukraine. Ainsi, en mars 2022, Facebook et Instagram ont-ils été interdits par un tribunal moscovite pour « extrémisme ». Ces plateformes ne sont plus accessibles que par le biais de VPN, tout comme Twitter/X, un réseau moins utilisé en Russie. Plus récemment, en février 2026, Roskomnadzor – l’agence de régulation des télécoms – est allée plus loin en bloquant WhatsApp et en menaçant du même sort Telegram. Or ces deux réseaux sont très populaires en Russie (Telegram est même un espace informationnel en soi, où – dans un contexte de plus en plus verrouillé – on retrouve une étonnante liberté de ton). Last but not least, on apprenait fin mars que Maksout Chadaev, le très influent ministre du Numérique, avait réuni les principaux acteurs du secteur et les grands opérateurs téléphoniques pour leur demander d’envisager des mesures de restriction des VPN. Une étape était clairement franchie, sur fond de coupure massive de l’Internet mobile à Moscou, officiellement pour raisons de sécurité.
Dans ce domaine comme dans bien d’autres, les choses auraient pu suivre leur cours logique, c’est-à-dire entrer en vigueur au terme de quelques procédures formelles et d’arbitrages – autrement plus importants – en coulisses entre les principaux clans ayant des intérêts économique ou politique dans ce dossier. Mais ce début de printemps 2026 réserve des surprises à Moscou. L’élément le plus significatif est l’absence de consensus au sein des élites. Dissensions et objections se sont exprimées sur les coupures d’Internet mobile, sur le ralentissement de Telegram et sur les possibles restrictions de VPN. Et ces prises de positions viennent de personnalités issues du pouvoir. De la très conservatrice Ekaterina Mizoulina, responsable de la Ligue pour un Internet sûr, au parti Gens nouveaux, le plus libéral dans le spectre autorisé, en passant par le gouverneur de la région de Belgorod Gladkov, le quotidien Nezavissimaïa Gazeta – ultime vestige du paysage médiatique des années 1990, protégé, dit-on, par le maire de Moscou Sergueï Sobianine –, et les milieux économiques, une très large coalition a exprimé des réserves. Certains analystes russes expliquent la (relative) baisse de popularité du président russe observée ces dernières semaines, y compris dans les enquêtes de l’institut de sondage parapublic VTsIOM, par les mesures contre WhatsApp et Telegram.
Pour l’heure, rien ne dit que le Kremlin (en l’occurrence, Sergueï Kirienko, le responsable de la politique intérieure, et le FSB, le service de sécurité intérieure) change de cap. Mais l’expérience montre que le pouvoir russe préfère botter en touche quand la polémique atteint un certain seuil. En d’autres termes, qu’il ne peut ignorer les « remontées politiques » de la société et les états d’âme des boyards.
*(Sur le sujet, on se reportera notamment à Kevin Limonier, Ru.net, Les Carnets de l’Observatoire, L’inventaire, Paris, 2018., ndlr)