La voix de l'opposition russe et de la résistance ukrainienne

Russie, Ukraine

Ukraine. Nouveau point, toujours aussi précis et synthétique, de la situation militaire

Volodymyr Zelensky et Nicușor Dan discutant de la frappe de drone russe sur un immeuble résidentiel en Roumanie.

Hana Gauer

Commentaire de Antoine Rabadan :

Les lignes de force de ces dernières semaines se confirment toujours en faveur des Ukrainiens. Des Russes le reconnaissent eux-mêmes, je veux parler des blogueurs militaires et de certains médias, parfois rageurs devant l’échec des opérations menées. Le binôme opérationnel de l’Ukraine (front à l’intérieur de la Russie/contre-offensives sur le front intérieur du pays) continue son travail de sape complémentaire : les approvisionnements des forces armées russes sur le front se font de plus en plus mal, conséquence des destructions des centres de production et d’exportation vers l’Ukraine mais aussi de la logistique jusqu’au front. Les Ukrainiens ont mis sous leur feu permanent d’importantes voies de livraisons : la Crimée en est particulièrement touchée, ce qui a des conséquences sur les approvisionnements partants d’elle vers la zone sud des combats.

Globalement, après avoir cessé de s’accrocher sur Pokrovsk, qui a perdu tout intérêt tactique, mais peinant à endiguer l’avancée russe, la seule décisive sur tout le front, sur la zone très importante de Kramatorsk et de Sloviansk, les Ukrainiens maintiennent l’évolution du rapport de force en leur faveur autour du double axe tactique : renforcer les lignes défensives et multiplier les avancées sur le terrain ce qui a pour effet de prendre à contrepied l’objectif poutinien de la grande offensive de printemps qui est en passe de muter en objectif de grande offensive d’été ! Au grand dam des plus bellicistes du camp de la guerre de plus en plus sceptiques sur les chances que la situation se retourne.

31 mai 2026

1. Les sources russes pro-guerre continuent à parler ouvertement des difficultés au front.

Même le très fanatique Alexej Tchadajev réclame une pause ..pour se renforcer et se relancer évidemment. Selon lui, « l’opération spéciale est une chance pour la Russie, car elle a mis en niveau des compétences militaires dont elle aura grandement besoin quand tout dégénère vraiment… »

On voit l’esprit faucon, mais clairement, cela montre la difficulté actuelle et la perception d’enlisement.

Le canal russe Rybar critique que les mêmes villages reviennent dans les comptes rendus militaires depuis des semaines, parfois des mois. Le retour du feuillage printanier, espoir du camouflage, n’a pas relancé l’offensive russe.

Il se fait peur avec une carte remplie de flèches en montrant où les Ukrainiens pourraient couper le corridor vers la Crimée.

Tout ce petit monde explique aussi que la tactique russe d’infiltration par petits groupes d’infanterie fonctionnerait de moins en moins bien face à la densité des drones ukrainiens. C’est un point majeur, car c’est à peu près la seule « invention » tactique russe non copiable sans sacrifier beaucoup de soldats. L’asymétrie des ressources jouait en faveur de la Russie dans cette tactique brutale et voilà, ce n’est plus suffisant pour percer.

2. Autre point positif : la question logistique dans le sud.

La capacité des Ukrainiens à frapper jusqu’à 200km pose des problèmes sur les territoires occupés.

Dans la région occupée de Kherson, le gouverneur installé par Moscou, Vladimir Saldo, a publié une sorte de « mode d’emploi de survie » assez sidérant aux automobilistes sur la route vers la Crimée : éviter les trajets nocturnes, écouter les drones, zigzaguer en cas d’attaque, abandonner son véhicule si nécessaire.

En Crimée, les autorités de Sébastopol prolongent la limitation temporaire des achats à vingt litres par véhicule.

Pour les deux cas (insécurité sur les routes et pénurie de l’essence), c’est donc assumé publiquement.

Tout cela rend le corridor terrestre vers la Crimée plus coûteux, plus lent, plus dangereux et pèse sur les opérations russes dans le sud.

Cette campagne ukrainienne se renforce. Fedorov parle du « lockdown logistique. »

Le portail russe Deux Majors parle de la situation « critique dans le sud » et déplore un problème logistique grave depuis « environ un mois. »

Les sources OSINT comptabilisent les épaves des camions russes au bord de la route, 100…200.

Ces routes difficiles à utiliser s’élargissent. Cela concerne l’axe Marioupol – Crimée, mais également des routes qui se dirigent vers le front.

Un officier des systèmes de drones du régiment Azov explique que réduire de moitié les flux logistiques russes aurait déjà un effet important, mais l’ambition est de diminuer les capacités de transport de 70 à 75 %.

3. Point technologique.

Derrière cette campagne se trouvent notamment le drone Hornet, surnommé « Martian-2 » par les Russes.

Il est développé avec le soutien de l’ancien patron de Google, Eric Schmidt ( voir l’article sur le contrat signé en présence de Zelensky en été 2025.

Swift Beat, LLC est une entreprise américaine fortement implantée en Ukraine.

L’Ukraine a communiqué sur l’accord à long terme avec Swiftbeat en juillet 2025. Et pour cette année, la production a fortement augmenté.

On voit déjà le résultat. C’est donc une solution qui a été mise en place très rapidement.

L’article de 2025 :

Consulter

Ce drone n’est pas un simple FPV artisanal.

Ces drones ressemblent davantage à de petits avions : environ 1,4 mètre de long, plus de deux mètres d’envergure, une vitesse autour de 100–120 km/h et une charge d’environ cinq kilos, suffisante pour incendier un camion-citerne, un semi-remorque.

Surtout, ils fonctionnent avec de l’autonomie assistée par intelligence artificielle. Détection de cible, navigation visuelle, relative indépendance au GPS, donc meilleure résistance au brouillage russe. Ils utilisent encore Starlink pour les communications, mais les Ukrainiens travaillent déjà sur des alternatives.

La portée est de 150 kilomètres avec un objectif autour de 250 kilomètres. Clairement, les Ukrainiens mettent le paquet pour exploiter rapidement cet avantage technologique en parallèle des FPV habituels.

4. J’imagine que rendre les territoires occupés moins sûrs, pourrait avoir aussi un impact sur le processus de colonisation russe. C’est un sujet très important pour l’avenir.

D’après la chercheuse Jade McGlynn dans un texte publié par Engelsberg Ideas, avant l’invasion de 2022, Marioupol comptait environ 450 000 habitants, il resterait 100 000 résidents dont 70 % auraient plus de 60 ans.

En même temps, selon le Centre for the Study of Occupation, le nombre de citoyens russes installés à Marioupol aurait augmenté d’au moins 80 000 personnes entre 2023 et 2025.

Le rythme actuel évoqué serait d’environ 2 200 nouveaux colons russes par mois.

A ce rythme, les Russes pourraient effectuer une substitution démographique presque complète à l’ horizon d’une décennie. Entre diffusion des passeports russes et cette colonisation rapide, ce sera difficile de réintégrer ce territoire sans bloquer le processus de russification au plus vite.

5. Le front.

La situation est difficile autour de Konstantinivka. C’est probablement la ville la plus  » encerclée » où les Russes concentrent beaucoup de ressources. Mais, comme les autres villes, elle ne tomberait pas sans bataille épuisante et longue…

En revanche, il y a deux sources intéressantes.

  • 5.1. La carte de Molin (jointe), répertorie les « affichages du drapeau russe ». On voit que c’est devenu presque une logique « publicitaire » et clairement meurtrière pour les soldats.

Ces actions d’infiltration pour planter un drapeau russe permettent sans doute de redessiner les cartes des généraux russes lors de leur rapport à Moscou. Finalement, on voit que ces territoires ne sont pas aujourd’hui sous contrôle russe et les soldats y sont envoyés pour prendre une photo et se font souvent tuer.

  • 5.2. La seconde statistique est de Konrad Muzyka, une source fiable. Il suit les courbes de prises de territoire russes et ukrainiennes. On voit la progression russe nette depuis septembre de 2000 km2, dont très très peu ( 34 km2) depuis janvier. Et c’est surtout en région Soumy qui n’est pas autant protégée.

Une sérieuse stagnation en 2026. Surtout que les Ukrainiens ont en même temps élargi le front aux zones occupées et sur les cibles stratégiques sur tout le territoire russe.

On peut dire qu’ils mènent désormais une offensive via drones sur ces deux fronts et restent en défensive sur la ligne terrestre avec un objectif d’usure de l’armée russe.

6. Enfin, un mot sur l’affaire de Starobilsk.

Le média ukrainien Realna Gazeta, pourtant clairement pro-ukrainien, confirme malheureusement qu’une frappe ukrainienne a bien touché un internat où se trouvaient des étudiants, causant la mort de 21 jeunes adultes. Les identités ont été recoupées à partir des réseaux sociaux, des témoignages locaux et des annonces de proches et parents. Ce serait d’ailleurs probablement la première erreur de ce type aussi documentée côté ukrainien.

Mais, les journalistes ont signalé aussi qu’une seconde école voisine, également touchée en même temps dans le complexe visé.

Lors de la visite organisée par les Russes pour exploiter la bavure, cette école était inaccessible aux médias.

Or, cette seconde structure avait cessé de communiquer aussi totalement depuis plusieurs mois. Ce qui semble confirmer une présence militaire russe dans une partie du complexe visé. Car, c’est aussi le silence radio sur les victimes sur ce lieu.

Il peut y avoir eu une cible militaire réelle… et une frappe dramatique.

On peut dire que la différence n’est pas morale, une vie civile reste une vie civile, mais « systémique« . La Russie frappe depuis trois ans de manière répétée des infrastructures civiles sur l’ensemble du territoire ukrainien. L’Ukraine a fait sans doute une grave erreur de ciblage en situation de guerre. C’est bien de le dire et c’est un média en Ukraine qui le fait. Cela compte. On ne peut pas dire juste  » eux aussi le font ».

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