5 juin 2026
La Résistance féministe anti-guerre (FAR) retrace comment la marche du Régiment immortel, lancée en 2012 par des journalistes de Tomsk comme un hommage familial aux morts de la Seconde Guerre mondiale, a été captée par l’État russe et transformée en instrument d’une politique mémorielle autoritaire. L’article documente l’exportation de ce dispositif vers Vienne, Berlin et d’autres capitales européennes sous le patronage des ambassades russes, l’ancrage juridique d’un récit officiel par les amendements au Code pénal depuis 2014, et la surveillance des dissident·es russes qui s’y rendent. Il soutient que tolérer ces manifestations pendant que la Russie mène une guerre en Ukraine revient à faire des villes européennes des plateformes silencieuses pour la propagande du Kremlin. [AN]
Chaque année, le 9 mai, des commémorations ont lieu dans de grandes villes européennes — Vienne, Berlin, Francfort, Madrid et d’autres — pour marquer le « Jour de la Victoire », célébration de la victoire soviétique dans la Seconde Guerre mondiale. La plus visible est le Régiment immortel [1], une procession présentée comme un hommage pacifique et populaire aux vétérans. Mais en dépit des images familières — portraits, musique, fleurs —, il ne s’agit pas d’un acte neutre de mémoire.
Le Régiment immortel est devenu un instrument de propagande de l’État russe. Il glorifie la guerre, promeut des récits autoritaires et aseptise l’histoire. Dans le contexte de la guerre en cours menée par la Russie en Ukraine, le fait d’autoriser cet événement au centre de Vienne soulève des questions urgentes.
Le Régiment immortel a démarré en 2012 comme une initiative populaire en Russie pour rendre hommage aux vétérans de la Seconde Guerre mondiale. Son objectif initial était de démocratiser la mémoire de la guerre en plaçant les familles, plutôt que l’héroïsme d’État, au centre de la commémoration. Les participant·es portaient les photographies de proches ayant combattu ou péri pendant la guerre, déplaçant le sens du Jour de la Victoire d’un défilé militaire vers un deuil personnel. Mais le gouvernement russe s’est rapidement approprié l’idée. Il a transformé le mouvement en rituel patriotique, exerçant un contrôle sur la mémoire et l’utilisant pour construire une fierté nationaliste. Ce qui avait commencé comme un acte populaire de souvenir est devenu une mise en scène orchestrée par l’État pour glorifier la guerre et justifier la violence militariste.
Ces dernières années, les marches du Régiment immortel ont été organisées dans les capitales européennes sous la direction ou le parrainage direct des ambassades russes et de groupes alignés sur l’État [2]. À Vienne en 2025, par exemple, le programme comprenait un concert d’ouverture, une marche à travers le centre-ville et un concert de clôture sous le patronage officiel de l’ambassade de Russie [3]. Tous les artistes invités étaient publiquement loyaux au régime de Vladimir Poutine et les discours suivaient de près la ligne officielle de propagande.
Sur le site officiel, les organisateurs demandent aux participant·es d’éviter d’utiliser des « symboles avec des lettres latines » — référence indirecte aux symboles « Z » et « V » employés par l’armée russe depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022, devenus depuis des emblèmes courants de la propagande d’État, des soutiens à la guerre et de l’extrême droite et des néonazis russes. Dans le même temps, les organisateurs mettent en garde contre les « ultranationalistes ukrainiens » et annoncent placer l’événement sous surveillance avec l’aide de la police autrichienne.
Le message est clair : il ne s’agit pas d’un événement pacifique et inclusif. C’est une performance propagandiste alignée sur l’État, enveloppée dans le langage du souvenir et de la « sécurité ».
La commémoration n’est pas neutre
Les organisateurs prétendent que l’événement n’a aucun lien avec la politique actuelle. Mais le souvenir n’est jamais apolitique, en particulier dans les régimes autoritaires qui instrumentalisent l’histoire. Le « Jour de la Victoire » russe est devenu un outil pour glorifier l’État et le militarisme, et pour faire taire les opinions divergentes.
En organisant ces manifestations à l’étranger, le gouvernement russe positionne l’URSS — et par extension la Russie d’aujourd’hui — comme la seule libératrice de l’Europe, tout en passant sous silence les atrocités, les invasions et les répressions soviétiques. Commémorer n’est pas le problème. Mais commémorer de manière sélective, sous la direction du Kremlin, alors que la Russie mène une guerre, tue en Ukraine et torture des prisonnier·es politiques en Russie, ce n’est pas du souvenir. C’est de la propagande du Kremlin.
Dans le discours national russe, la Seconde Guerre mondiale — ou la Grande Guerre patriotique, dans la terminologie officielle — est le mythe historique central qui sous-tend l’identité nationale. Le Jour de la Victoire est traité comme la célébration la plus importante et la plus sacrée de l’année, symbolisant le fondement même de l’État russe contemporain.
Depuis l’annexion de la Crimée en 2014 et la montée des tensions avec l’Ukraine, ce récit s’est intensifié. Parallèlement, plusieurs États post-soviétiques ont créé des musées et des programmes de recherche fondés sur des perspectives post-coloniales qui interrogent le pacte germano-soviétique, condamnent les politiques coercitives soviétiques (et russes) et examinent de manière critique l’héritage soviétique de la guerre.
Le Kremlin a réagi par des lois criminalisant la « négation du Tribunal de Nuremberg » et la diffusion de prétendues « fausses informations » sur le rôle de l’URSS dans la Seconde Guerre mondiale [4]. Dans ce cadre, l’interprétation historique elle-même devient une affaire de sécurité d’État.
Vladimir Poutine a présenté l’« obligation morale » de la Russie comme la protection de la mémoire de la guerre. En pratique, cela s’est traduit par un glissement : on est passé de la reconnaissance de la guerre comme événement violent et traumatique à la célébration de la bravoure des soldats soviétiques « libérant » l’Europe du nazisme. Ce recadrage marque le passage de l’idéal d’après-guerre « Plus jamais ça » au slogan militariste « Nous pouvons recommencer » [5]. L’opinion publique a suivi la direction donnée par l’État. Depuis 2014, les enquêtes d’opinion montrent une approbation croissante de Joseph Staline, une négation grandissante de l’ampleur des répressions de masse, et une nostalgie pour l’effondrement de l’Union soviétique vécu comme une tragédie nationale [6]. Le traitement ambigu réservé par l’État à l’héritage de Staline, combiné à sa négligence du traumatisme collectif, révèle comment il choisit dans l’histoire ce qui sert à construire une identité nationale militarisée et excluante. L’État réécrit le passé de manière sélective pour légitimer le présent. En contrôlant la mémoire, il contrôle qui appartient, qui est l’ennemi, et quel avenir est possible.
Des événements comme le Régiment immortel ne s’adressent pas seulement aux Russes vivant hors du pays. Ce sont des instruments de soft power, conçus pour normaliser le nationalisme militarisé russe dans des villes étrangères. Ils présentent la Russie comme un sauveur incompris plutôt que comme un agresseur. Ils construisent une loyauté au sein des communautés de la diaspora et alimentent la suspicion à l’égard des voix ukrainiennes et des critiques de la guerre [7].
À travers concerts et marches, l’histoire est reformulée. En autorisant ces événements alignés sur l’État, les pays hôtes prennent le risque de devenir des plateformes silencieuses pour un discours autoritaire.
Alors que les célébrations du « Jour de la Victoire » dans les grandes villes européennes sont présentées comme quelque chose qui émane du peuple et lui appartient, la réalité est celle d’une censure stricte et d’un contrôle gouvernemental sur le programme. Aucune critique du régime de Poutine ou du gouvernement russe n’y est tolérée.
Aucune voix d’opposition, aucun·e militant·e anti-guerre, aucun·e défenseur·euse des droits humains n’a la possibilité d’y être représenté·e. Les citoyen·nes russes qui protestent contre ces événements sont fiché·es par les services de sécurité russes, ce qui entraîne de graves risques pour leur sécurité [8].
Pourquoi nous devons élever la voix
La mémoire historique compte. Et qui la contrôle aussi. La célébration du « Jour de la Victoire » et le Régiment immortel en Europe ne font pas ouvertement la promotion de la guerre, mais leurs liens avec l’État russe, leurs pratiques de surveillance et leur mémoire sélective racontent une autre histoire. En temps de guerre, le silence devient complicité.
Laisser cet événement se dérouler sans contestation, c’est légitimer des récits cautionnés par l’État qui effacent la souffrance, justifient la violence et alimentent l’agression [9].
Résistance féministe anti-guerre (FAR)
Résistance féministe anti-guerre (FAR) (en russe : Феминистское антивоенное сопротивление, FAS ; en anglais : Feminist Anti-War Resistance, FAR) est un mouvement féministe russe anti-guerre fondé le deuxième jour de l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine, en février 2022. Le mouvement a été inscrit sur le registre des « agents de l’étranger » du ministère russe de la Justice le 23 décembre 2022, puis désigné « organisation indésirable » en avril 2024 — un statut qui interdit aux résident·es de Russie de partager ses contenus ou de lui faire des dons, sous peine de poursuites pénales.
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