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Ukraine

Ukraine : culte de la personnalité ou combat pour une vie meilleure ? Le remaniement de Kiev, une diversion face au vrai combat, Vitaliy Dudin

Manifestation syndicale.

Vitaliy Dudin est avocat spécialiste du droit du travail et figure de proue de Sotsialnyi Rukh (Mouvement social), la principale organisation socialiste démocratique d’Ukraine.

Commentaire de Robert :

Sans vouloir donner une quelconque leçon à mon jeune camarade Vitaliy, il me semble que sa critique du débat autour de la personnalité de Fedorov oublie une chose importante. Les réactions populaires et les manifestations de rue importantes qui se sont déroulées traduisent le fait que la population a bien compris que la stratégie militaire des drônes ont permis un tournant décisif à la guerre. De même que les manifestations précédentes avaient pour objet d’interdire l’abrogation des textes autorisant la lutte contre la corruption des oligarques amis de Zélensky… Oui, la question décisive est bien, « pour quel type d’État les Ukrainiens se battent-ils ? » Laisser le pouvoir aux oligarques lorsque Poutine sera défait ou constituer une Nation souveraine, se dotant d’organes de représentation démocratique, intégrant la démocratie sociale et les syndicats ? C’est un seul et même processus. Que le Sotsialnyi Rukh continue sur la ligne politique qu’il a toujours défendu, il en récoltera les fruits…

7 août 2026

Rédigé la semaine suivant le remaniement gouvernemental ukrainien de juillet 2026, ce court texte soutient que l’attention portée à la personne qui dirigera le ministère de la Défense masque une question plus profonde : pour quel type d’État les Ukrainiens se battent-ils ? Vitaliy Dudin oppose l’empressement de la jeunesse ukrainienne à se mobiliser autour des changements de personnel à sa réticence à s’organiser face à la hausse des tarifs, à la stagnation des salaires et à l’effondrement des syndicats indépendants. Il met en garde contre la politique des personnalités et appelle à une solidarité fondée sur des revendications matérielles quotidiennes, fondement à la fois de la cohésion sociale et d’une résistance efficace à l’agression russe. [AN]

1. Les manifestations sont en train de devenir à la mode. Non, ce n’est pas ainsi que je voulais commencer mon point 1. Il y a des manifestations sur des thèmes à la mode. Corrélativement, il y a aussi des manifestations qui ne sont pas à la mode.

2. Je regarde avec un profond étonnement la manière dont une masse considérable de jeunes déverse son énergie dans les remaniements de personnel au sein du système [1]. Alors que, logiquement, c’est la jeunesse qui devrait changer le système. Je rappelle que s’est installé chez nous un système de type oligarchique, où le bien de la société n’est, pour le dire avec ménagement, pas à l’honneur.

3. Je vais peut-être décevoir certains : peu importe qui prendra la tête du ministère de la Défense, pratiquement rien ne changera. Qu’il s’agisse d’une figure charismatique issue des services de sécurité ou d’un adepte énergique d’Elon Musk, peu de choses changeront pour le peuple dans son ensemble, car, pour des raisons historiques, un certain consensus s’est formé sur les questions de technologies de défense, et l’Ukraine avancera de toute façon. D’un autre côté, il n’y aura de mobilisation humaine sous aucun des dirigeants possibles.

4. Or, une part importante des questions qui concernent l’ensemble de la société reste passée sous silence. Ce qui compte, ce n’est pas seulement COMMENT nous combattons, mais aussi POUR QUOI. Sans aucun doute, nos concitoyens qui versent leur sang pour l’État veulent vivre dans un pays où l’État prend soin d’eux. De manière intuitive, nous voulons tous une Ukraine qui garantisse un niveau de vie européen. Mais tout le monde ne sait pas que le fondement de cela est un État qui assure activement la cohésion sociale. La lutte pour un tel ordre pourrait unir la nation pour une résistance efficace face à l’agresseur russe.

5. Or, nous n’avons aucune stratégie pour construire un tel État. Tout simplement, personne n’en a besoin : l’élite au pouvoir n’a aucune envie de faire quoi que ce soit, et les oligarques n’ont aucune envie de céder ne serait-ce qu’une part importante de leur fortune pour le bien-être de la société. C’est précisément le peuple, et sa partie la plus active — la jeunesse —, qui devrait formuler l’exigence de tels changements. Or, on n’observe qu’une volonté de se battre pour certaines figures, en leur prêtant des qualités idéales, sans comprendre les limites du système environnant. Nous avons déjà connu le culte de la personnalité.

6. L’Ukraine se trouve au seuil non seulement d’une crise politique, mais aussi d’une crise socio-économique de grande ampleur. Si la première peut, tant bien que mal, se résoudre par des élections, la seconde exige une restructuration plus radicale, passant par le contrôle citoyen et la lutte sociale, ce qui suppose l’implication de la société tout entière. La première crise détruit la confiance ; l’autre détruit les fondements mêmes de la survie du peuple.

7. Le principal problème, c’est que la partie la plus passionnée de la société ignore totalement les conditions matérielles dans lesquelles se trouve la société. Elle ne s’intéresse pas à la hausse douloureuse des tarifs des transports et de l’eau, qui a lieu aussi bien à Kiev que dans d’autres villes [2]. Les autorités locales crachent ouvertement sur le contrat social et sur leurs propres promesses de ne pas augmenter les tarifs (exemple : Klitschko). Des fonctionnaires inamovibles ont pris en main des combines, distribuent des terrains à des groupes d’affaires, puis se plaignent encore qu’il n’y a pas d’argent dans le budget. Il est vrai que les prix de l’énergie ou d’autres éléments du coût peuvent augmenter, mais la tâche du pouvoir est de faire quelque chose pour protéger les gens du choc tarifaire ou de la tyrannie du marché. Quelle chance historique de se battre pour la justice sociale !

8. Mais, au bout du compte, il n’y a personne pour se battre. Les masses populaires sont atomisées : infirmières, enseignantes, chauffeurs et énergéticiens n’ont pas de voix collective [3]. Les syndicats ont depuis longtemps été transformés en décor, et pendant la guerre ils ont fini par perdre tout esprit combatif, notamment du fait de la désindustrialisation en cours [4]. Les meilleurs fils du peuple travailleur servent dans les Forces armées d’Ukraine. La protestation sociale est nécessaire, mais… elle n’est pas à la mode. Le thème de la lutte pour l’intérêt commun a été marginalisé. Se présenter comme ayant besoin de protection, sur fond de culte de la réussite individuelle, est honteux. Si l’on ne brise pas ces tendances, nous nous retrouverons au contraire dans une société encore plus polarisée et instable.

9. Regarder les étoiles, c’est bien, mais ne pas remarquer le sol sous ses pieds est franchement infantile. Notre société peut être agitée par des déclencheurs émotionnels et des scandales, mais elle a désappris à se battre pour un intérêt réel et quotidien. Néanmoins, c’est précisément la solidarité dans la lutte pour le bien commun qui est le critère du rapprochement avec l’Europe. Les Ukrainiens n’ont pas le droit d’ignorer la lutte pour des salaires décents, un transport accessible et des abris suffisants. Car, premièrement, le bien-être de notre peuple en dépend, et, deuxièmement, sans cela, nous risquons la défaite dans une guerre d’usure.

10. Je propose une expérience. Soutenez tous les exemples d’auto-organisation pour la défense des droits sociaux — aussi bien sur les lieux de travail qu’en dehors. Rejoignez la lutte contre la hausse du prix des transports, qui est le résultat des erreurs et de la corruption de ceux d’en haut. Vous verrez comment notre société devient plus solidaire, plus résiliente et plus confiante en l’avenir.

Source : publication Facebook, 31 juillet 2026,

https://www.facebook.com/share/19dJZMgyAw

Traduit de l’ukrainien, avec notes, pour ESSF par Adam Novak.

https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article79583

Notes

[1] Sur le remaniement gouvernemental de juillet 2026 et le limogeage du ministre de la Défense Mykhailo Fedorov, voir Vitaliy Dudin, « Vitaliy Dudin (Mouvement social) : « Le limogeage de Fedorov n’est pas la question principale. L’avenir de l’Ukraine l’est » », Europe Solidaire Sans Frontières, 18 juillet 2026,

https://europe-solidaire.org/spip.php?article79457,

et Yurii Levchenko, « Ukraine : « Un gouvernement oligarchique nouveau-vieux de ’serviteurs’ » », Europe Solidaire Sans Frontières, 17 juillet 2026,

https://europe-solidaire.org/spip.php?article79500.

[2] Sur la hausse tarifaire de juillet 2026 et la promesse non tenue du maire Vitaliy Klitschko de ne pas augmenter les tarifs pendant la loi martiale, voir Olena Tkalich, « « Les transports ne sont pas un privilège » : Kiev, manifestation contre la hausse des tarifs », Europe Solidaire Sans Frontières, 14 juillet 2026,

https://europe-solidaire.org/spip.php?article79391

[3] Sur l’absence de protection juridique des travailleurs et travailleuses du rail, de l’énergie et des services municipaux blessés lors d’attaques russes, voir Vitaliy Dudin, « Ukraine. Les héros des infrastructures cesseront-ils d’être maltraités en 2026 ? », Europe Solidaire Sans Frontières, 23 janvier 2026,

https://europe-solidaire.org/spip.php?article77880,

et CSLR/ЦСТД, « La reconstruction de l’Ukraine doit commencer par les personnes, pas seulement par les investissements », Europe Solidaire Sans Frontières, 15 juillet 2026,

https://europe-solidaire.org/spip.php?article79424.

[4] Sur la crise que traverse le mouvement syndical ukrainien en temps de guerre, voir Oleksandr Skiba, « Les syndicats ukrainiens font face à une crise en temps de guerre et à une transformation post-guerre », Europe Solidaire Sans Frontières, 28 mai 2025,

Transmis par Entre les lignes entre les mots :

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/08/06/mais-que-se-passe-t-il-donc-fedorov-syrskyi-la-corruption-et-la-situation-au-sein-de-larmee-autre-texte/#comment-75336 https://europe-solidaire.org/spip.php?article75167

https://europe-solidaire.org/spip.php?article75167