19 août 2026
Le limogeage d’Andreï Klepach a apporté de nouvelles informations sur la situation au sein des hautes sphères du Kremlin. Notamment, et surtout, sur Poutine lui-même.
Tout d’abord, le limogeage de Klepach a confirmé ce qui était évident : depuis un certain temps déjà, la Russie n’a plus de président, ni de hiérarchie administrative bien établie, ni de loi ; en revanche, elle a un tsar qui remplace tout cela. Dimanche matin, le tsar a lu ce que ses collaborateurs lui avaient préparé, et a appris que l’un de ses principaux conseillers économiques, qu’il chérissait particulièrement, avait tenu quelque part, à un moment donné, des propos s’apparentant à de la sédition. S’ensuivit un appel téléphonique au directeur de l’organisation où travaillait Klepach, exigeant son licenciement immédiat. Ce qui fut fait sur-le-champ, en dehors de toute procédure, en plein milieu du week-end.
Deuxièmement, le roi est manipulé avec succès par des petits personnages insignifiants qui nous sont inconnus, qui ont bien cerné psychologiquement ce souverain anxieux et méfiant et peuvent rapidement obtenir le résultat souhaité en lui glissant une note. Il leur fait confiance sans réserve, car il a lui-même été un de ces petits personnages insignifiants.
D’après cette note, qui s’appuyait sur des articles parus dans la presse des renégats, Andreï Klepach apparaissait comme un rebelle, voire un traître. Et le fait que l’exposé présenté par Klepach lors de la réunion du Club Nikita soit d’une loyauté absolue envers le tsar et sa politique criminelle n’a aucune importance. Klepač a toujours été et reste un homme d’État convaincu ; il a beaucoup fait pour le développement économique de la Russie tsariste actuelle dans son ensemble, et pour celui du complexe militaro-industriel tsariste en particulier — contrairement à la plupart des autres « hommes d’État », entre guillemets ou non.
L’histoire du limogeage de Klepach est une démonstration flagrante de la toute-puissance des « souris grises » dans un pays dirigé, en apparence, par un monarque absolu. Ils destituent qui ils veulent et nomment qui ils veulent.
Troisièmement, les « souris grises » ont utilisé les publications des « dégénérés » (terme officiellement introduit par l’ancien président de la Douma d’État, Viatcheslav Volodin) — des publications considérées comme des « voix ennemies ». Autrement dit, The Moscow Times a acquis le pouvoir dont jouissait le journal « Pravda » à l’époque soviétique. Le tsar ne se contente pas de réagir à ses publications, il réagit rapidement et avec détermination. Cela ouvre de nouvelles perspectives aux « dégénérés » : nous nous demandons depuis longtemps comment les émigrés pourraient influencer la politique intérieure de la Fédération de Russie, n’est-ce pas ? Eh bien voilà, ils le peuvent — sur les décisions de nomination !
Quatrièmement, la rapidité de la réaction du tsar montre que celui-ci (comme le savent bien les petits fonctionnaires) se trouve dans un état très nerveux, voire hystérique. Il semble que le tsar n’ait jamais, jusqu’à présent, pris de décisions en matière de nominations de manière aussi immédiate, sous l’emprise d’une forte émotion. C’est un signal dangereux pour le monde : qui sait si, la prochaine fois que quelqu’un ou quelque chose bouleversera profondément le vainqueur des Pechenegs et des Polovtsiens, sa main ne se posera pas sur le bouton rouge ?
Cinquièmement, l’affaire du limogeage de Klepach a montré que le tsar est enfermé dans une cage dorée — il vit dans un monde imaginaire qui n’a aucun rapport avec le monde réel. Les souris s’affairent, les souris rapportent que l’Ukraine s’est déjà effondrée, enfin presque, que l’armée russe avance à grands pas en marche victorieuse sur tous les fronts, que bientôt la meute de toxicomanes du « régime de Kiev » va se disperser, se dévorer les uns les autres et se renifler jusqu’à la mort. Et voilà que soudain, on lui présente docilement la tête de Klepach sur un plateau : « Elle ne s’est pas effondrée et ne s’effondrera pas », et chez le tsar, abruti par les flatteries et les mensonges de sa cour, s’installe une dissonance cognitive menant à un délire.

Victor Postnov
Les craintes de Klepach reflètent en réalité sa vision très, très optimiste de la situation socio-économique actuelle en Russie. En tant que partisan de l’« accélération » de l’économie, il ne tient guère compte des risques. En réalité, toute accélération de la croissance économique au-delà de son potentiel (c’est-à-dire justifiée par les fondamentaux, et soutenue par les ressources et les opportunités de croissance du marché) conduit inévitablement à un déséquilibre du système économique, augmentant à la fois les risques économiques proprement dits et ceux de bouleversements sociopolitiques. Ce qu’il a mentionné ne représente qu’une petite partie de la réalité.
Klepatch part toujours du principe que « l’économie russe ne s’effondrera pas », bien qu’elle se trouve déjà dans un équilibre instable, et qu’on ne puisse ni ne doive rien garantir. La crise qu’il décrit, qui rappelle à la fois 1917 et 1991, est bien plus proche qu’il ne le pense. Mais même ces opinions exceptionnellement optimistes (si l’on tient compte de la situation réelle) de Klepach ont effrayé le tsar, qui a jugé bon de les considérer comme une sédition.
Andreï Klepach faisait partie du cercle restreint d’experts dont Poutine tenait compte de l’avis. La plupart d’entre eux étaient hautement qualifiés ; grâce à eux, la politique économique des autorités russes restait tout à fait professionnelle. Mais après le début de l’agression contre l’Ukraine, deux changements importants sont survenus dans la nature des relations entre Poutine et la communauté des experts.
Le premier changement concerne l’institutionnalisation des avis d’experts transmis à Poutine.
Le deuxième changement a commencé dès la pandémie de Covid : l’obsession pour la sécurité du précieux corps vieillissant du tsar s’est accrue. Des règles absurdes ont vu le jour : par exemple, il est devenu impossible de transmettre des documents au Kremlin sur son propre papier, car on aurait pu y introduire du poison. Autrement dit, ce sont ces mêmes « petites souris grises » qui ont commencé à décider ce qu’il fallait transmettre ou non au tsar.