Dans « Adieu ma Russie : mémoires orphelines » son nouvel ouvrage en forme de testament, l’historien entre mêle son histoire familiale à celle du pays auquel il a consacré sa vie. De Prague à Kiev, il raconte le retour de l’impérialisme, la falsification du passé et la fin d’une époque pour les chercheurs.
Recueilli par Veronika Dorman
Libération du 17 août 2026
Souvent, l’histoire bégaie, parfois elle radote. Pour celui qui étudie et connaît la Russie, le sentiment de déjà-vu et de déjà-vécu est fréquent, aussi bien pour la grande histoire que pour la sienne, à hauteur d’homme. C’est ce qu’a expérimenté l’un des plus fins connaisseurs du XXème siècle russe et soviétique, l’historien français Nicolas Werth qui a consacré sa vie à l’étude des séquelles laissées par la terreur rouge sur le corps et l’âme de la Russie.
Son père, l’historien et journaliste britannique d’origine russe Alexander Werth, spécialiste de la Seconde Guerre mondiale, a mis fin à ses jours en 1969, incapable de supporter l’entrée des tanks soviétiques en Tchécoslovaquie, qui dissipait la chimère du socialisme à visage humain. Lui, en 2023, se retrouve penché au-dessus du vide, dans son appartement parisien, miné par la douleur et la culpabilité de ne pas avoir su prévoir l’invasion de l’Ukraine par la Russie l’année précédente. Pour se sauver et se guérir, l’historien entreprend l’écriture d’un testament, l’histoire de sa Russie, mêlée à celle de son père, qui ne lui avait rien raconté de son vivant : mais avait laissé, en partant, une note —« ProduitRosslya», que l’on peut traduire par «Adieu. Russie!» ou –« Adieu, ma Russie». C’est cette deuxième formule qu’a retenu Nicolas Werth pour intituler ses « Mémoires orphelines » (1).
Pourquoi ce livre d’histoire s’ouvre-t-il sur un prologue extrêmement personnel, un genre que vous n’aviez jamais auparavant pratiqué ?
C’est un récit de filiation, une recherche pour comprendre ce qui m’est tombé dessus, et sur mon père. Toute ma vie a été quand même marquée par cet événement. J’avais 18 ans à l’époque, et je pense que c’est ce qui a déterminé ma volonté de comprendre la Russie. Dès que j’ai pu, deux ans plus tard, j’ai filé en Russie, ou plutôt en URSS, pour faire ma maîtrise.
Il y a un écho entre la déception ou la frustration que ressent votre père après l’entrée des chars en Tchécoslovaquie et votre sentiment après le début de la guerre en Ukraine…
Oui, c’est une répétition. Ce livre est construit autour de deux vies liées à la Russie. Et pour moi, cette erreur, cette faute de ne pas avoir anticipé l’invasion de l’Ukraine par la Russie, d’avoir été aveugle à ça, je ne l’ai pas comprise tout de suite. L’écriture de ce livre a été une thérapie. Mon père aussi n’avait rien vu venir. Quelques jours avant (sa mort], il était encore dans le déni de l’invasion de la Tchécoslovaquie.
Saviez-vous, en grandissant, que c’était ce choc qui avait jeté votre père dans ce désarroi ?
Oui, mais je me rends compte à quel point j’étais immature à 18 ans. Et mon père ne m’avait jamais rien raconté, ce qui est assez extraordinaire. Maintenant que je suis grand-père, j’essaie de parler à mes petits-enfants parce que c’est assez abyssal, ce gouffre.
Du point de vue de l’historien, comment faites-vous cette superposition, cet écho entre les tanks russes à Prague et l’invasion de l’Ukraine par la Russie ?
Les événements sont évidemment différents, on est dans un autre monde. Mais on reste dans la permanence de la nature impériale de la Russie et de l’URSS, sans laquelle on ne comprend pas la nature de la guerre en Ukraine aujourd’hui. La Russie a besoin de se rebâtir un empire parce que, sans sa dimension impériale, elle est totalement perdue. Elle n’a jamais été autre chose qu’un empire, avec cette extension des frontières qui ne s’arrêtent nulle part. C’est un pilier dans la compréhension de ce qu’est la Russie. On a voulu croire que la Russie s’affranchissait peut-être de cet impérialisme.
Est-ce l’une des raisons pour lesquelles ce choc est aussi violent ?
Je ne me suis pas dépris de cette période absolument exaltante du miracle de la chute pacifique de l’URSS, même dans les années 2000-2010, lorsque les choses ont commencé à mal tourner. En réalité, la rupture se situe en 1993, avec le bombardement du Parlement et les deux guerres de Tchétchénie. Mais à ce moment-là, j’étais entièrement consacré au travail d’historien, comme d’ailleurs beaucoup de gens de l’association Mémorial qui veille à la préservation de la mémoire des victimes du pouvoir soviétique. Dissoute par le Kremlin en 2021, elle a reçu le prix Nobel de la Paix en2022. C’était le moment où il fallait vraiment exploiter à fond ces immenses gisements d’archives enfin accessibles, et donc je ne me suis pas impliqué sérieusement dans les questions de droits de l’homme.
Les gens qui observaient et étudiaient la Russie ont-ils sous-estimé l’appétit impérialiste de Poutine, l’imaginant frustré et revanchard mais sans voir sa folie des grandeurs ?
Le tournant, c’est 2007, et son discours à la Conférence sur la sécurité de Munich, lorsque Vladimir Poutine a lancé à la face du monde que c’était terminé, cette domination unique des Etats-Unis, et que la Russie devait avoir de nouveau sa place au soleil. L’annexion de la Crimée en 2014 était évidemment une alerte majeure, mais on n’a pas pris véritablement la mesure de ce qui allai se passer, c’est-à-dire le retour de la guerre à grande échelle en Europe.
On a pris l’habitude de penser que Poutine a pris en otage tout le pays, mais il est lui-même une émanation de la Russie de cette époque…
Pour Vladimir Poutine, les deux attributs principaux de la grande puissance, et que la Russie possède, ce sont la force militaire -c’est-à-dire l’arme nucléaire – et la puissance énergétique, c’est-à-dire des ressources extraordinaires. Aux yeux des Russes, l’Europe est un nain parce qu’elle n’en a pas. Sauf que la Russie est « une puissance pauvre », comme l’a analysé l’historien Georges Sokolofi. Sur le long terme, elle sera perdante, à cause de ses problèmes démographiques, et du fait que la puissance des Etats se mesure de moins en moins à l’aune des ressources énergétiques fossiles. La Russie reste dans cette illusion du XXème siècle. Mais plus le temps va passer, et plus cette puissance, à laquelle croit l’establishment russe aujourd’hui, va diminuer. Entre temps, ils vont rater toutes les révolutions, comme celle de l’intelligence artificielle. Nous sommes en train de vivre le dernier sursaut d’une idée de la puissance, condamnée à exploser. Mais dans combien de temps? Ce sera forcément dans les décennies à venir…
Ce titre. Adieu ma Russie: à quelle Russie dites-vous adieu?
A ma Russie à moi : et celle de mon père. Je me suis dépris, au long de cette écriture de toute nostalgie que je pouvais avoir. Mon père avait une nostalgie, non pas de la Russie de son époque [Alexander Werth est né à Saint-Pétersbourg en 1901], mais celle de la Grande Guerre patriotique [la Seconde Guerre mondiale]. Moi j’étais attaché à ces petites villes russes que j’ai parcourues toute ma vie, à mes amis. Aujourd’hui, ils sont tous morts, et je ne reverrai plus tous ces endroits, je n’y retournerai pas.
La Russie que vous connaissiez, que nous pensions tous connaître, a-t-elle disparu après quatre années de guerre ?
Absolument. Il y a la mort physique, de toute une génération de dissidents. Et d’autres sont devenus des poutinistes avérés. Comme Alexandre Kvachonkinc, un bon historien, nous avons publié des recueils de documents d’archives ensemble. En 2024 il me dit :-je reviens d’une mission à Marioupol [en Ukraine sous occupation russe] j’ai formé de nouveaux enseignants, c’était extraordinaire. Nous avons reconstruit complètement Marioupol. Si tu voyais cette ville. C’était sidérant. Evidemment, il ne fait plus de recherche, il est dans l’administration du MGU[Université d’Etat de Moscou], à un assez haut niveau. Désormais, il va former les professeurs d’histoire à Marioupol,-dans nos territoires-, comme il dit. Evidemment, nous ne nous parlons plus.
Le musée du Goulag, à Moscou, a été transformé pour minimiser les crimes du régime soviétique contre son peuple. les manuels d’histoire sont réécrits. Quel est l’horizon pour l’histoire et la recherche en Russie ?
C’est catastrophique. On est dans un retournement complet par rapport à la période d’ouverture, extraordinaire mais très courte, après 1989. Aujourd’hui, il y a des commissions parlementaires à la Douma pour réécrire l’histoire de Katyn et Sandarmokh [lieux de massacres sous Staline]. On est dans une révision toute de l’histoire du XXème siècle dans les manuels scolaires et universitaires. Les grandes famines des années 30 occupent cinq lignes; le goulag, une page – en expliquant que c’était une contribution des citoyens à la construction et l’industrialisation du pays. C’est machine arrière toute, et une falsification absolue du passé. Les manuels de terminale se concluent déjà par un chapitre héroïque sur l’opération militaire spéciale [appellation officielle de la guerre en Ukraine pour le Kremlin], la glorification des héros tombés au combat contre les nazis ukrainiens. Des choses qu’on ne pouvait pas imaginer il y a quinze ans.
Comment continuer à travailler dans les conditions actuelles sur vos sujets et sur le passé totalitaire de la Russie ?
C’est un désastre. Pas tellement pour moi parce que j’ai fini mon travail d’historien, mais pour la nouvelle génération. Depuis le début de la guerre en Ukraine, et même un peu avant, plus aucune recherche ne peut être menée par des Occidentaux en Russie. Les archives sont fermées, les visas ne sont plus délivrés. Les doctorants, qui ont commencé leur travail à la fin des années 2010 sont bloqués. Ils ne peuvent plus aller en Ukraine non plus. Il reste bien les pays baltes, le Kazakhstan, mais on est dans l’impasse totale pour les recherches sur l’histoire soviétique, parce qu’on ne peut plus faire de terrain là-bas.
Est-ce que la situation actuelle fait écho aux dernières décennies de l’URSS ?
Dans les années 70-80, par la force des circonstances, s’était mise en place une sovietologie extrêmement réflexive, très peu d’archives. Mais ce manque de documents avait produit des interrogations fondamentales, permettant à ceux qui, comme moi, avaient eu la chance de travailler après – dans les années 1990-2010 -, de vérifier un très grand nombre d’hypothèses stimulantes faites par nos prédécesseurs. On le sait, les plus grands historiens sont ceux qui ont le moins de sources. Les préhistoriens, les antiquisants. Les spécialistes du Moyen Age. Pour la première période de l’histoire soviétique jusqu’à la chute de Khrouchtchev, le corpus est constitué. En revanche, pour toute h la période brejnévienne la stagnation et la perestroïka, il y aurait beaucoup de choses à découvrir et à comprendre.
Là où. justement, on pourrait trouver les réponses à tant de questions actuelles.-
Evidemment, la grande question qui reste, c’est de comprendre plus profondément la nature de l’implosion de l’URSS. Car c’est dans la manière dont l’empire a implosé que se trouvent les germes de la frustration, de cette défaite de la Russie dans la guerre froide, de l’humiliation profonde des années 90 qui ont été te moteur de l’esprit de revanche au cœur de la volonté de reconstruire l’empire, c’est-à-dire la politique du Kremlin aujourd’hui. Le prochain grand défi des historiens est donc de comprendre la chute et la renaissance de l’empire à partir de cette défaite qui n’a jamais été acceptée. C’est l’essentiel : la défaite de la Russie dans la guerre froide n’a été reconnue ni par la société ni par le pouvoir.
- Adieu ma Russie : mémoires orphelines, Editions Les Belles Lettres ; 40 pages, à paraitre le 4 septembre.