La voix de l'opposition russe et de la résistance ukrainienne

Grande Bretagne, Ukraine

Quand la colère nous aide-t-elle, et quand nous nuit-elle ? L’Ukraine m’a appris des réponses, Charlotte Higgins

La colère face à la mort et à la destruction causées par la Russie a nourri l’art, l’action et la résistance. Mais à terme, le feu de la rage finit par tout consumer.

Charlotte Higgins est la rédactrice en chef de la rubrique culturelle du Guardian et l’auteure de « Ukrainian Lessons: Art in a Time of War », publié chez Jonathan Cape. Pour soutenir le Guardian, commandez votre exemplaire sur guardianbookshop.com

4 septembre 2026

Traduit par DE

Transmis par Entre les lignes entre les mots

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À deux reprises, j’ai entendu des Ukrainien·nes interpréter le Requiem de Verdi. Une fois à Lviv, le Jeudi Saint dernier, et une autre fois le mois dernier, sous la grande coupole de la cathédrale Saint-Paul de Londres. À Saint-Paul, interprété par l’Orchestre ukrainien de la Liberté accompagné du Chœur Philharmonia, le grand « Dies irae » – « jour de la colère » – s’est déployé dans un tourbillon d’opéra empreint de fureur, résonnant avec tant de puissance dans les espaces vertigineux de Wren que la musique donnait l’impression d’un tonnerre se répercutant entre les sommets des montagnes.

À Lviv, où l’œuvre a été interprétée par un chœur et un orchestre ukrainiens, la soirée a débuté par un appel à se souvenir des mort·es de la guerre. Le cimetière de Lviv se trouvait à un mile de là : 153 tombes lors de ma première visite à l’automne 2022, et cette année, plus de 1 000. Des rangées et des rangées de soldat·es tombé·es au combat, âgé·es de 20, 30 ou 40 ans, chaque tombe ornée de fleurs et de plantes, avec des drapeaux flottant au-dessus. À cette occasion, le « Dies irae » – dans l’acoustique plus sobre de la salle philharmonique de Lviv – semblait contenir la douleur furieuse du deuil. Je n’ai assurément jamais entendu un « Dies irae » aussi courroucé.

J’ai beaucoup réfléchi à la rage ukrainienne. C’était une rage dirigée contre la Russie et les Russes, et elle brûlait d’une fureur dont il était parfois difficile de s’approcher. Les Ukrainien·nes elles et eux-mêmes ont parfois été décontenancé·es par la profondeur de leur colère. Oleksandr Mykhed, un auteur qui fait désormais partie des forces armées, a écrit un abécédaire de guerre pour les enfants dans lequel la lettre L correspond à « lyut », la rage. Il la définit comme un « mélange particulier de sentiments où se mêlent, à parts égales, le désir de défendre ce qui vous appartient, la haine de l’ennemi et l’amour indéfectible pour son propre peuple ». Ce cocktail complexe et extrême de sentiments n’est pas une émotion de temps de paix, ni une émotion facile à vivre.

Je me suis surprise à y trouver un sens à travers la littérature, et plus particulièrement les poèmes épiques d’Homère. Les épopées ont besoin d’un moteur pour les propulser dans leur voyage poétique. Elles ont également besoin de retards, afin de devenir de longs poèmes, et non de courts. Dans l’Odyssée, le moteur du poème est le désir – celui de rentrer chez soi – et le retard est la malveillance divine qui dresse de nombreux obstacles sur le chemin d’Ulysse. Mais dans l’Iliade, dont l’action se déroule pendant la guerre de Troie, c’est la rage d’Achille qui alimente le poème : d’abord son indignation en tant que subordonné insulté par son commandant, puis le chagrin déchaîné d’un homme qui a perdu son ami le plus cher au combat. Le chagrin et la rage sont cousins ; cela m’apparaît également clairement en Ukraine.

Il serait erroné de suggérer que la rage ukrainienne est semblable à celle d’Achille. La sienne dépasse l’humain pour s’élever dans la sphère émotionnelle mythique et démesurée où évoluent les enfants des dieux. Mais je me suis surprise à penser à l’immensité de cette rage homérique face à la fureur des Ukrainien·nes face aux civil·es tué·es, aux villes bombardées, aux personnes violées et torturées. La poétesse Iryna Shuvalova, dans un entretien accordé à l’écrivaine Kateryna Iakovlenko pour Suspilne, la chaîne nationale ukrainienne, a déclaré que la rage « jaillissait de nous en réaction à l’incroyable traumatisme, au coup porté, à la provocation, aux terribles pertes ».

Le poème d’ Iryna Shuvalova intitulé « Février » – en référence au mois de l’invasion à grande échelle de 2022 – commence doucement, avec ironie, en soulignant que « nous avions prévu de passer le mois de février / comme n’importe quel autre mois — / seulement plus court ». Mais l’invasion éclate, et « au lieu de cela, le fleuve rugit et nous attrape par les jambes / cette fureur rouge, glissante et écumeuse / de février ». Les traductrices, Amelia Glaser et Yuliya Ilchuk, ont utilisé l’expression « fureur de février » pour imiter l’écho qui existe en ukrainien entre lyutyy, le mot désignant février, et lyuta, qui signifie « déchaîné ». Pour moi, la rivière ensanglantée de Shuvalova fait immédiatement écho au Scamandre d’Homère, encombré de sang et de cadavres de victimes de la guerre.

Et qu’est-ce que ce « jour de colère » qui anime le Requiem de Verdi ? Ces mots, que l’on n’utilise plus guère aujourd’hui dans le cadre d’une messe de requiem, sont tirés d’un poème latin médiéval qui évoque le chaos et la terreur de la dissolution finale de la Terre. L’intensité de son expression – cette effusion viscérale, ressentie au plus profond de soi – que j’ai perçue dans ces interprétations ukrainiennes de l’œuvre m’a rappelé la colère homérique, bien qu’il s’agisse d’une rage d’une force différente. La colère du Dies irae est une sorte de fureur universelle qui surgit lorsque tout est bouleversé, mis sens dessus dessous par les actions humaines. Un monde en proie à la guerre, peut-être.

Je ne suis pas chrétienne, et les valeurs de l’Iliade d’Homère m’étaient étrangères. Mais je pense qu’il existe peut-être différents degrés de rage. Certaines rages sont futiles et mesquines ; la rage quotidienne de la frustration et de l’agressivité. Mais Mykhed m’a parlé d’une rage créatrice : une rage qui engendre l’action, qui alimente la résistance. Sa rage lui a donné l’élan et l’énergie nécessaires pour écrire son livre « The Language of War ». Il m’a confié qu’il souhaitait que cet ouvrage, empreint de rage et consacré à la première année de l’invasion à grande échelle de son pays, soit « une capsule temporelle pour moi-même, afin que je sache d’où je viens, lorsque, dans cinq ou dix ans, ma rage ne sera plus aussi vive ».

Ce sentiment, a-t-il précisé, n’est « pas de la haine, c’est de la rage, car la haine ne te donne pas de pouvoir, elle est plus chaotique. Mais la rage te donne des mots ». En 1981, Audre Lorde écrivait avec urgence sur la fureur attisée par le racisme – une fureur susceptible d’aliéner les Blanches et de susciter leur ressentiment. Les femmes noires, écrivait-elle, « retiennent leur rage sous le joug ». Mais mise au service d’une cause, canalisée vers l’action et les mots, la colère « est chargée d’informations et d’énergie ». Il en a été de même pour les Ukrainien·nes : la rage s’est transformée en action et a alimenté la résistance.

Mais aujourd’hui, en 2026, la rage ukrainienne s’est quelque peu apaisée, du moins parmi mes ami·es. Ce feu ne peut être entretenu ; il vous consumerait sous sa chaleur écrasante. Que reste-t-il ? La fatigue, le vide, la conscience effrayante que, aussi grave que soit la situation actuelle, elle pourrait encore empirer. « J’ai l’impression que tout est possible – une guerre nucléaire, n’importe quoi », m’a confié Iakovlenko. « Tout ce qui a été écrit dans les livres et montré dans les films nous arrive réellement. »

Sasha Dovzhyk, directrice d’Index, l’Institut ukrainien de documentation et d’échange, m’a confié qu’elle ressentait « de la pure rancœur, de la ténacité, une détermination farouche et le souvenir de ce que c’était que d’éprouver des sentiments et d’être fidèle à cette version passée d’elle-même qui ressentait de la rage ». La rage lui manquait, m’a-t-elle dit. La rage et le chagrin lui ont donné la force d’écrire son prochain livre, « Apocalypse Baroque : Contes d’une Ukraine en guerre », qui mêle les genres – documentaire et contes de fées – avec une énergie furieuse. Peut-être que la rage nous rapproche parfois un peu trop du royaume périlleux du mythe, de la destructivité d’un Achille. Mais si l’on parvient à dompter le cheval sauvage qu’est la rage, on peut le chevaucher, le temps d’un instant.