La voix de l'opposition russe et de la résistance ukrainienne

France, Ukraine

La longue guerre contre un peuple et notre indispensable solidarité, Bernard Dréano

Soutien à l’Ukraine résistante N°51 – 21 septembre 2026

Transmis par Entre les lignes entre les mots

Bernard Dréano est co-porte-parole du Comité français du RESU. Il a publié Jours gris et nuages d’acier sur l’Ukraine, Paris, Syllepse, 2023.

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La guerre en Ukraine a commencé en 2014, et dans sa dimension généralisée elle dure depuis près de 58 mois, plus que la Seconde Guerre mondiale. Et elle semble s’amplifier.

En effet, Vladimir Poutine pousse avec des attaques systématiques, notamment contre les installations énergétiques ukrainiennes, mais aussi un peu partout, de jour comme de nuit, pour rendre la vie de la plupart des Ukrainien·nes insupportable, épuiser une population fatiguée. Ces troupes ayant le plus grand mal à progresser sur le terrain, et aux prix de pertes effroyables, il veut à l’évidence « faire craquer l’arrière » cet automne et surtout les mois prochains, quand va venir le froid de l’hiver.

Il profite d’un vide tactique. Le manque d’armes antimissiles, côté ukrainien, susceptibles d’intercepter les missiles balistiques ou de croisière, qui font actuellement cruellement défaut, notamment parce que les fameux (mais très onéreux) Patriots, ont été affectés par les Américains à leur guerre contre l’Iran, et que l’utilisation des stocks dont disposent les Européens (Allemands et Néerlandais) est demeurée « bridée », tandis que la production de matériels de substitution éventuels (comme les SAMPT/Mamba franco-italiens) est restée insuffisante. À cette carence de défense antimissiles s’ajoute la mise en opération massive de nouveaux drones russes à réaction Geran 4 et 5, face auxquels la défense ukrainienne n’est pas encore parvenue à mettre en œuvre les contre-feux efficaces…

Il est urgent pour Poutine d’obtenir le maximum d’effets destructeurs et sanglants, avant que les conséquences de cette amplification de la guerre se fassent sentir côté russe. Les frappes ukrainiennes « en profondeur » sont de plus en plus efficaces sur des secteurs vitaux pour la Russie, notamment énergétiques (cela malgré les tentatives de Trump de limiter ces contre-offensives ukrainiennes).

La guerre n’est plus une nuisance lointaine pour les Russes

Le coût économique et social de la guerre devient considérable, ce qui sape le « consensus par la passivité » où la majorité des Russes supportaient l’existence de la guerre comme une nuisance demeurant lointaine. De plus il est clair que les autorités russes vont devoir procéder à un renouvellement des forces sur le terrain et donc de nouvelles mobilisations de centaines de milliers de Russes… Au risque de provoquer fuites massives ou éventuellement révoltes.

Il est certain que Poutine s’imagine aussi que les contradictions et fissures que l’on constate en Ukraine sont les signes d’une possibilité d’effondrement politique de l’État. Certes, l’Ukraine est traversée de problèmes politiques et sociaux. On l’a vu en juillet avec le renvoi du ministre de la défense Mykhaïlo Fedorov, les manifestations de jeunes en sa faveur, son retour à un poste de responsabilité, etc. Autant de signes de contradictions évidentes sur la manière de défendre le pays, de rivalités politiques latentes ou ouvertes, sur fond de fatigue générale de la population, et de difficultés de plus en plus grandes pour le recrutement, loin des vagues de volontaires du début de la guerre. Mais aussi de l’existence de mécanismes de débat, de capacité de manifestations et de possibilités d’ajustements (ce qui n’existe nullement côté russe), tandis que la société ukrainienne dans son ensemble fait toujours preuve de résistance et de volontarisme.

Une Ukraine anti-autoritaire, socialiste, féministe, écologiste, syndicale et associative

Cependant le gouvernement ukrainien, encouragé d’ailleurs par ses soutiens occidentaux, poursuit une logique néolibérale (privatisations, régression d’acquis et de droits civils et sociaux, persistance de la corruption etc.), qui, outre qu’elle affaiblit la cohésion nécessaire de la société pour résister à l’invasion, provoque réactions et luttes (sur les terrains de la santé, du droit du travail, du logement, de l’environnement, de l’éducation, de la culture…). Autant de manifestations assez souvent victorieuses (on se souvient de la « révolte des pancartes » contre la corruption de l’été 2025).

L’existence et les actions de cette Ukraine anti-autoritaire et socialiste, féministe et écologiste, syndicale et associative, de défense des droits et des libertés, démontre à l’évidence que la situation de l’Ukraine, même en guerre totale, même agressée, n’a rien à voir avec celle de la Russie, agresseuse et impérialiste, violente et fasciste, dans laquelle toute contestation ou critique est impossible.

Quelle solidarité ?

Dès lors, plusieurs impératifs de solidarité s’imposent.

Bien entendu, dans pareil contexte, il plus que jamais indispensable d’aider l’Ukraine à se défendre, à résister à une agression chaque jour plus meurtrière, y compris avec les moyens militaires, les capacités de renseignements, les efforts diplomatiques nécessaires, alors même que les États-Unis de Donald Trump se dérobent et cherchent à « dealer » avec Poutine par-dessus les peuples.

Mais aussi, pour celles et ceux qui en Europe et dans le monde, se réclament du progressisme et l’anti-impérialisme, il est impératif de soutenir les mouvements citoyens ukrainiens, de relayer leurs voix, relater leurs expériences, empêcher leur étouffement.

Tout aussi nécessaire et urgent aussi d’aider, politiquement et concrètement, les forces antiguerre russes, et tout particulièrement celles qui se réclament de la gauche progressiste et soutiennent la résistance des Ukrainiens et des Ukrainiennes, clandestin·es par nécessité dans leur pays, et s’organisant en exil.

Or ces activités sont peu relayées par les progressistes dans le monde, quand elles ne sont pas purement « oubliées », par exemple, par les principales forces de gauche en France et même malheureusement parfois ouvertement combattues par certains « anti-impérialistes » complaisant envers le Tsar (ou qui lui sont soumis)…

Ainsi, par exemple, nous entendons aujourd’hui (début d’automne 2026) le Syndicat pan-ukrainien des participants aux opérations de combat, du personnel militaire et des anciens combattants (en Ukraine en guerre, contrairement à la France en paix, les soldats peuvent se syndiquer), dire haut et fort qu’il faut lutter contre la corruption dans leur pays ajoutant :

« Nous n’avons pas besoin d’une énième simulation de lutte contre la corruption, de réformes fragmentaires et de beaux rapports. »

Nous devons répondre à l’appel de la KVPU (la deuxième plus importante confédération syndicale ukrainienne), demandant « la solidarité face à l’intensification des attaques russes contre les travailleurs, les lieux de travail et les infrastructures civiles ukrainiennes ».

Nous défendons les prisonniers politiques en Russie et les campagnes pour leur libération (comme celles du mathématicien libertaire Azat Miftakhov ou du sociologue marxiste Boris Kagarlitsky).

Nous alertons sur la situation des 16 000 citoyens et citoyennes ukrainien·nes actuellement retenu·es arbitrairement en otage en Russie, comme le rappelle la campagne lancée par nos amis de Pour l’Ukraine, leur liberté et la nôtre, que nous essayons de relayer. Sans oublier le sort des milliers d’enfants kidnappés par les Russes dans les territoires ukrainiens occupés…

L’embrasement actuel est-il le prélude à une extension de la guerre d’agression ? Ou un prélude brutal avant un cessez-le-feu (comme on en a connu dans d’autres guerres, mais qui demeure bien improbable pourtant à ce stade…).

À une paix durable ? Nous savons qu’il n’y aura pas de paix demain dans la région si persiste l’occupation. Nous savons que de l’Ukraine à la Palestine, l’occupation est un crime.