La voix de l'opposition russe et de la résistance ukrainienne

France, Russie, Ukraine

Interview Anna Colin Lebedev : «Poutine n’a pas réussi à détruire l’Ukraine, mais il a réussi à détruire la Russie», par Par Veronika Dorman

Des soldats russes capturés par l'armée ukrainienne, dans la région de Soumy, en août 2024. (Roman Pilipey/AFP)

Libération. Publié le 22/02/2026

A la veille du quatrième anniversaire d’une «opération spéciale» qui ne devait durer que quelques jours, le Kremlin semble moins prêt que jamais à mettre fin à une guerre dévastatrice. Pour l’Ukraine, en premier lieu, pilonnée sans relâche. Mais également pour la Russie, décrypte la sociologue Anna Colin Lebedev, maîtresse de conférences à l’université Paris-Nanterre et chercheuse à l’Institut des sciences sociales du politique. Russie qui sacrifie aux ambitions impérialistes de Vladimir Poutine des dizaines de milliers d’hommes, envoyés au front comme de la chair à canon ; son économie qui ne tient plus que sur la guerre ; et son avenir, en s’isolant toujours plus de ses alliés historiques européens, aussi bien matériellement, que mentalement, par la propagande.

Où en est-on dans cette guerre, qui dure depuis quatre ans ? Donald Trump se plaît à dire que la paix n’a jamais été aussi proche…

Alors que plus que jamais, cette guerre a l’air d’être inscrite dans la durée. La Russie n’est pas en capacité d’arriver militairement à ses fins, les deux côtés subissent des pertes importantes, mais les Ukrainiens continuent de tenir le coup. On se projette peut-être sur un cessez-le-feu, un changement d’intensité ou de nature du conflit, mais rien ne semble en rapprocher le règlement. Malgré la mise en scène, la Russie n’est absolument pas engagée dans un processus de négociation, elle n’a jamais bougé de ses positions ou fait le moindre pas vers des concessions. Les lignes rouges restent les mêmes. L’Etat russe ne semble pas désireux aujourd’hui de mettre fin à cette guerre autrement que si la victoire lui était offerte.

Pourquoi ?

La Russie est confrontée à une situation très paradoxale. D’un côté, le coût de la guerre est immense. En pertes humaines, pour commencer. On voit une certaine difficulté à recruter, d’où les soldes très importantes versées aux combattants. Ensuite, l’économie russe est en rade, le déficit budgétaire augmente, il devient difficile d’augmenter les capacités de production des armes. Mais dans le même temps, la paix devient aussi très coûteuse pour le pouvoir. Mettre fin à la guerre revient à démobiliser les combattants qui sont sur le front. Or, l’Etat russe ne souhaite pas leur retour, il n’est pas prêt à faire face à leurs problèmes et ne veut pas que les récits qu’ils rapporteront se diffusent largement dans la société russe. En outre, la Russie a mis en place une économie de guerre, qui n’est pas forcément très performante, mais en tout cas la loyauté des milieux d’affaires est aujourd’hui en grande partie garantie par cette réorientation vers la commande militaire. A cause des sanctions, les marchés d’avant ont été perdus. Les nouveaux débouchés sont étroitement liés à la guerre et à la commande étatique. Et si celle-ci s’affaiblit ou disparaît, quid de la loyauté de certaines élites vis-à-vis du pouvoir ?

Il y a aussi l’effet que pourrait avoir l’intégration dans la Fédération de Russie des territoires annexés. Après les guerres de Tchétchénie, le petit territoire, même après l’écrasement des insurrections, est devenu une épine dans le pied de Moscou. L’intégration des territoires occupés créerait la même cocotte-minute, mais puissance 10, car ils sont peuplés de gens, d’Ukrainiens, qui n’ont perçu la Russie que comme un occupant, arrivé dans la violence et qui se maintient par la violence. En plus, une fois «intégrés», ces Ukrainiens pourront se dissoudre dans la population russe, pour conduire des actions de sabotage, des attaques et des tentatives d’assassinat. Le contrôle de l’Etat sur cette population serait très difficile et la suspicion à son égard maximale.

Est-ce qu’il y a un aspect idéologique aussi dans la nécessité de continuer cette guerre ?

De manière générale, contrairement à ce que l’on a tendance à penser, l’Etat russe est très mauvais en idéologie. Le régime poutinien n’est pas parvenu à construire un modèle attractif pour sa population. Les Russes obéissent et répètent ce qu’on leur demande sous la contrainte mais les esprits ne sont pas imprégnés en profondeur. En empêchant les voix dissonantes et les enquêtes sociologiques indépendantes, le Kremlin s’est privé d’un outil pour connaître sa propre population.

Comme à l’époque soviétique, les Russes interprètent en grande partie les exigences d’allégeance idéologique comme un vernis, qui les protège de la répression de l’Etat, ou leur garantit une meilleure insertion professionnelle. Stratégiquement, beaucoup vont adhérer au message idéologique, mais n’auront aucune nostalgie du poutinisme si un jour il disparaît.

Le seul front idéologique sur lequel le Kremlin a bien réussi, c’est d’imposer l’idée que l’Ouest est très hostile à la Russie. Et nous avons notre part de responsabilité là-dedans. Une partie des sanctions occidentales ont eu pour effet secondaire de convaincre les Russes ordinaires qu’ils n’étaient pas les bienvenus chez nous. Nous sommes également responsables d’avoir créé une image extrêmement simpliste de la Russie, tombant dans le piège du nouvel empire du mal, en mettant tout le monde dans le même panier et en considérant que, parce que les Russes ne pratiquent pas de résistance active au pouvoir, ils adhèrent aux idées de ce dernier. Je pense que nous, Occidentaux, avons beaucoup aidé le régime poutinien à convaincre les Russes qu’au-delà des frontières, il n’y a qu’un monde hostile.

Pourquoi, alors que les pertes humaines sont immenses, les Russes ne protestent toujours pas ?

Il y a plusieurs éléments d’explication, à commencer par le changement dans les champs politiques et informationnels. Il n’y a plus aujourd’hui aucun acteur politique, député, ministre, pour critiquer les décisions du pouvoir. De même, les médias ne peuvent pas relayer ne serait-ce que le témoignage d’un soldat de retour du front ou d’une mère dont le fils vient d’être enterré. Les citoyens concernés par la guerre ont l’impression que leur cas est isolé. Les médias consultés par une majorité de Russes au quotidien ne transmettent pas les chiffres – réalistes – compilés par des plateformes indépendantes. Pour y avoir accès, il faut aller les chercher, installer un VPN. En fait, les catégories que ces chiffres intéressent, ce ne sont pas forcément celles qui ont envoyé ses enfants au front. Poutine a réussi à la fois une hypercentralisation du pouvoir et une archipélisation, une atomisation de la population.

Dans quel état est l’armée russe aujourd’hui ?

L’armée russe, comme l’ukrainienne, est composée désormais essentiellement de civils. Les pertes humaines, notamment dans le corps officier et dans le corps des militaires professionnels, ont été très importantes, dans la première phase de la guerre. Aujourd’hui, l’armée n’est en majorité pas professionnelle et continue de reposer non pas sur la performance mais sur la masse, comme à l’époque soviétique. Elle a innové, en réponse, souvent, aux innovations ukrainiennes sur le front. Au début, les Russes pouvaient miser sur leur supériorité numérique et de feu. Mais comme les Ukrainiens ont pallié leurs faiblesses par l’astuce, un renouvellement des équipements, l’introduction du drone, l’armée russe a dû, elle aussi, s’adapter. Elle a augmenté en performance, mais reste extrêmement verticale et rigide dans son fonctionnement. Elle est redevenue une institution maltraitante et de non-droit. Non seulement à l’égard des populations occupées, mais aussi de ses propres soldats et officiers. On a quand même de très nombreux témoignages, sur des faits d’extorsion, de torture. Il y a des cas de violences sexuelles, et des exécutions sommaires. Aujourd’hui, on n’entend même plus les procureurs militaires, comme pendant les guerres de Tchétchénie. Aucune contestation d’une décision militaire n’est possible.

Est-ce que les opinions occidentales ont évolué, en quatre ans, par rapport à cette guerre, par rapport à Poutine, par rapport à l’Ukraine ?

La guerre de haute intensité, aussi près de nos frontières, a eu un effet transformateur. On ne ferme plus les yeux sur ce qui se passe en Ukraine, comme on l’a fait entre 2014 et 2022, quand on avait un peu oublié qu’une guerre se déroulait sur le continent européen. Les Européens ne veulent pas entendre ce que le Kremlin ne cesse de marteler pourtant : nous sommes en guerre contre la Russie. Les Européens se cachent derrière les ambiguïtés des attaques hybrides russes comme derrière leur petit doigt, en disant «oui, mais ça, c’est juste un acte de déstabilisation, ce n’est pas ça qui va amener les chars sur les Champs-Elysées». Certainement que le char russe sur les Champs-Elysées est une hypothèse fantaisiste mais il l’est devenu aussi sur le champ de bataille ukrainien. La Russie mène une guerre de nouvelles technologies, d’autant plus efficace qu’elle est peu visible et que les actes de guerre ne sont pas immédiatement identifiables comme tels. On peut s’interroger si l’objectif maximaliste de Vladimir Poutine est vraiment d’envahir militairement un pays membre de l’Otan ou de l’UE. Mais il serait tout à fait raisonnable d’admettre que l’Etat russe a un objectif minimal qui est celui d’être suffisamment influent et implanté dans les pays d’Europe de l’Ouest, pour peser sur le continent européen et être un acteur majeur qui détermine la politique, l’organisation sociale, et vise à installer des régimes qui lui sont favorables.

Est-ce que Poutine a perdu, symboliquement et concrètement, sur tous les fronts ? Ou a-t-il gagné quelque chose ?

Il a perdu son pays. Il a réussi à détruire et à démanteler beaucoup de choses qui avaient progressé, bougé, été mises en place dans la Russie post-soviétique. Il n’a pas réussi à détruire l’Ukraine mais il a réussi à détruire la Russie, d’une certaine manière. Il profite aujourd’hui avec un assez grand succès de nos propres failles intérieures, en jouant sur les divisions internes dans nos sociétés occidentales, sur les défaillances de nos politiques sociales. Sur la scène internationale, Poutine profite aussi de la réputation qu’on s’est bâtie (et qui n’est pas complètement injustifiée) d’ingérence, d’exploitation, de mépris à l’égard d’un certain nombre de pays, notamment sur le continent africain.

Et il se délecte de l’implosion de l’Otan…

Il en profite. Avec le revirement étasunien et le changement de régime à Washington, nous lui apportons nos divisions sur un plateau.

La Russie fait peur mais semble fragile, aussi bien politiquement, économiquement que socialement.

Oui, mais elle le fait à la manière d’un arbre qui pourrit de l’intérieur tout en donnant une apparence extrêmement solide. Il suffira un jour d’une pichenette pour qu’il s’effondre tout seul, comme cela s’est passé pour l’Union soviétique. Aujourd’hui, tous les voyants de l’économie russe sont au rouge, à part le PIB, qui est en grande partie lié à la production d’armes et à l’industrie d’armement. Donc ce n’est pas vraiment un accroissement du bien-être du pays puisque ces armes sont immédiatement détruites sur le front ukrainien. Et le très faible niveau de chômage, mais qui est l’autre facette d’une énorme faiblesse : une démographie en berne, aussi bien à cause de la mortalité sur le front que des politiques migratoires rédhibitoires. Le niveau de répression actuel est davantage révélateur de la fragilité du régime que de sa force. Le pouvoir poutinien était puissant quand la population lui était loyale, et que les gens, même politiquement libéraux, parvenaient à y trouver leur compte. C’était dans les années 2010. Si aujourd’hui, le Kremlin a besoin d’exercer une répression aussi féroce, c’est que ça tient de moins en moins bien.

https://www.liberation.fr/international/europe/anna-colin-lebedev-poutine-na-pas-reussi-a-detruire-lukraine-mais-il-a-reussi-a-detruire-la-russie-20260222_PNODBJ7GJJGENGYFPB4EZMFUCY/?redirected=3385