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Ukraine

Réflexions sur « Pourquoi le culte de Stepan Bandera doit-il être enterré ? »

Les funérailles d’État d’un fasciste dans un État non fasciste

Par Adam Novak

29 Mai 2026

À bas prix : la ré-inhumation de Melnyk et la politique de la concession symbolique

Le 25 mai, l’État ukrainien a procédé à la ré-inhumation d’Andriy Melnyk, dirigeant durant la Seconde Guerre mondiale d’une aile de l’Organisation des nationalistes ukrainiens, avec tous les honneurs et en présence du président [1]. Pour les sympathisants de la Russie au sein de la gauche occidentale, c’est la preuve que l’Ukraine est en train de devenir un État fasciste. Pour les partisans libéraux de l’Ukraine, c’est un retour patriotique au sujet duquel rien de critique ne saurait être dit. Les deux ont tort. La bonne nouvelle, c’est qu’il n’y a pas de prise de pouvoir par l’extrême droite. La mauvaise nouvelle, c’est que le programme de réhabilitation ultranationaliste consolide un consensus nationaliste qui ferme la porte aux alternatives de gauche et multi-ethniques.

Melnyk dirigeait l’OUN-M, une des deux ailes d’une organisation fasciste de la Seconde Guerre mondiale dont des membres ont pris part aux meurtres de Juifs et de Polonais. Les nazis ont emprisonné Melnyk lorsqu’il a réalisé qu’ils n’avaient aucune intention de créer un État ukrainien, ce qui montre simplement que les fascistes peuvent être en désaccord [2].

Le président Zelensky a qualifié le couple d’« Ukrainiens emblématiques du XXe siècle, profondément respectés ». Le Juif russophone et libéral a été élu en 2019 avec les trois quarts des voix, défaisant Porochenko, le sortant, qui avait fait campagne sur un patriotisme ukrainien militant.

Les deux gouvernements se sont montrés aptes à neutraliser leurs adversaires en absorbant leurs thèmes plutôt qu’en se laissant conquérir par eux. Une stratégie que le marxiste italien Antonio Gramsci appelait le « transformisme ».

Gramsci a développé ce concept dans ses Cahiers de prison pour décrire la façon dont le régime libéral italien d’après le Risorgimento gérait ses adversaires en les absorbant, individuellement ou par petits groupes, dans le bloc au pouvoir. C’est une technique systématique pour digérer les défis politiques sans concéder de réformes structurelles. Le terrain sur lequel l’adversaire se tenait est occupé ; il peut soit suivre son programme dans le courant dominant, soit demeurer sur un terrain dépeuplé.

Et que voit-on en Ukraine ?

Les manifestations de Maïdan de 2014, et le soulèvement financé par les oligarques et armé par Moscou dans le Donbass, ont, selon l’historienne Marta Havryshko, « permis aux ultranationalistes de s’emparer de la politique mémorielle en Ukraine » [3]. Mais si les symboles et une partie du personnel proviennent de l’extrême droite, le programme symbolique nationaliste intégral est mis en œuvre par l’État dominant, soutenu par la société civile libérale, et non par un parti ou un mouvement d’extrême droite. Le mécanisme est peu coûteux. Une concession symbolique ne coûte rien en termes de politique au gouvernant qui l’accorde et l’immunise contre l’accusation d’insuffisance patriotique.

Le public pour cette politique ne cesse de croître. Les sondages indiquent que plus de 80 % des Ukrainiens soutiennent la reconnaissance de l’OUN-UPA comme participants à la lutte pour l’indépendance [4]. Seuls 40 % évaluent positivement la conduite de l’OUN-UPA pendant la Seconde Guerre mondiale [5]]. Mais il ne s’agit pas du bilan historique. Le public s’est consolidé autour d’une reconnaissance de la résistance, formulée comme l’Ukraine contre la Russie, et non en faveur des politiques et stratégies des groupes nationalistes en question [6]].

La nostalgie soviétique s’est effondrée. Seuls 10 % des Ukrainiens disent désormais regretter la dissolution de l’URSS, le chiffre le plus bas jamais enregistré [7].

La tradition républicaine de gauche ukrainienne — les borotbistes et les communistes nationaux des années révolutionnaires, le socialisme d’Ivan Franko et de Lessia Oukraïnka — a été physiquement détruite par le stalinisme, et elle est aujourd’hui exclue de l’espace public une seconde fois, à mesure que la décommunisation criminalise les références soviétiques et élève la lignée nationaliste intégrale au rang de panthéon d’État [8].

Dans le « transformisme » des oligarques ukrainiens, l’extrême droite organisée s’affaiblit électoralement. Lors des élections législatives de 2019, une liste d’extrême droite unifiée a recueilli 2,15 %, en dessous du seuil des 5 % nécessaire pour obtenir des sièges à la proportionnelle, et bien moins que ce que de nombreux partis d’extrême droite obtiennent en Europe occidentale. L’analyste Volodymyr Fessenko a attribué cette déroute à l’adoption par le courant dominant d’une rhétorique militante et patriotique, qui a absorbé en bloc l’électorat nationaliste [9].

L’effondrement de l’extrême droite organisée et la généralisation de ses symboles sont les deux faces d’un même processus.

Et pendant tout ce temps, la politique économique attachée à ce nationalisme est celle du courant dominant lui-même — une restructuration néolibérale sous couvert d’état d’urgence — et non le programme corporatiste et étatiste qu’a produit tout fascisme historique au pouvoir.

Notes

[1] L’Ukraine a ré-inhumé les restes rapatriés de Melnyk et de son épouse au Cimetière militaire mémorial national le 25 mai 2026 ; les cendres avaient été exhumées au Luxembourg la semaine précédente, et cette ré-inhumation est le premier volet d’un programme d’État visant à rapatrier des « Ukrainiens éminents », le suivant annoncé étant le fondateur de l’OUN, Yevhen Konovalets. Euronews, 25 mai 2026.

[2] Melnyk (1890—1964) a été choisi pour diriger l’OUN en 1938 après l’assassinat de Konovalets, et a dirigé l’OUN-M après la scission de février 1940 ; la doctrine de la natsiokratiia de l’OUN a été caractérisée par les chercheurs comme une forme de fascisme ou de nationalisme intégral. Il a continué à prôner la collaboration avec l’Allemagne nazie même après avoir été placé en résidence surveillée à Berlin, puis arrêté par la Gestapo en janvier 1944.

[3] Marta Havryshko, entretien avec Ondřej Bělíček, « Unravelling Ukraine » [Démêler l’Ukraine], ESSF (art. 72880), 11 décembre 2024. Article en anglais ; pas de version française disponible sur ESSF à la date de rédaction.

[4] Groupe sociologique « Rating », Dixième sondage national, « Marqueurs idéologiques de la guerre », 27 avril 2022. Par construction, l’échantillon ne couvre que les territoires contrôlés par le gouvernement.

[5] Institut international de sociologie de Kiev (KIIS), « Dynamique de l’évaluation de l’activité de l’OUN-UPA pendant la Seconde Guerre mondiale », sondage du 7—13 septembre 2022.

[6] Pour une critique de gauche ukrainienne du culte nationaliste qui distingue Melnyk de Bandera et retrace la scission de l’OUN de 1940, voir « Pourquoi le culte de Stepan Bandera doit-il être enterré ? », ESSF (art. 71483).

[7] Groupe sociologique « Rating », Dixième sondage national, 27 avril 2022, cité plus haut.

[8] Sur la tradition anti-coloniale de gauche supprimée et la question de l’indépendance ukrainienne, voir Zbigniew Marcin Kowalewski, « « Révolutions ukrainiennes 1917-19 et 2014 » (introduction) », ESSF (art. 76258).

[9] Andreas Umland, « Ukraine’s far right : unclear prospects in the 2019 elections » [L’extrême droite ukrainienne : des perspectives incertaines pour les élections de 2019], New Eastern Europe, 22 mars 2019.

https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78927

Retransmis par entre les lignes entre les mots :

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2024/07/28/pourquoi-le-culte-de-stepan-bandera-doit-il-etre-enterre/#comment-74546