La voix de l'opposition russe et de la résistance ukrainienne

Russie, Ukraine

Au Kremlin, le Calvaire remplace Pâques

Pâques et la guerre...

Mais aujourd’hui, l’Esprit ne souffle pas depuis la chaire, mais à travers les failles du système qu’il n’a pas eu le temps de prendre en compte

Aaron Lea, Borukh Taskin

(Extraits)

Commentaire de Jean Pierre :

Pâques devait être l’occasion d’un cessez-le-feu, il n’en a rien été. kasparov.ru donne la parole à des opposants orthodoxes en exil. Ils dénoncent une Eglise complice et à la solde du pouvoir, devenant « culte de la mort » dans un régime d' »économie de la mort ». En résumé ils disent que l’Eglise orthodoxe est devenue le diocèse de la Loubianca. Il fallait que ce soit écrit.

Mise à jour : 11-04-2026

« Et personne n’a deviné l’animal en peluche

Pour emporter en exil, comme dans une tombe. »

Georgy Ivanov

Alors que le monde orthodoxe se prépare pour Pâques 2026, les coupoles de Moscou répandent la haine et le mensonge. L’Église orthodoxe russe légitime l’agression comme un devoir sacré, transformant la bonne nouvelle en un appel militariste, et le son des cloches en une canonnade de guerre spirituelle. Le Christ est ressuscité pour qu’un mercenaire en Ukraine meure sans péché. C’est là le Golgotha à la place de Pâques : la canonisation de la mort, la transformation de la fête de la vie en triomphe de la peine éternelle.

Le prêtre Andreï Kordotchkine, interdit d’exercer son ministère et déclaré agent étranger, appelle dans son article publié dans The Moscow Times à un choix moral – et il a raison sur ce point. Le pasteur voit dans l’horreur un être humain qui peut rester inaccessible à cette horreur. D’autres voient un système qui a transformé l’horreur en processus de production. Ces deux points de vue sont nécessaires. Mais lorsque le sermon prend fin, une question se pose : comment est conçue la machine que le sermon doit traverser ?

En Russie, ce n’est pas une érosion temporaire de la foi qui s’est produite, mais une substitution ontologique. L’église est devenue un lieu de parade, la confession – une preuve, la foi – une technologie de loyauté. L’orthodoxie s’est transformée en culte de la mort, et la foi en idolologie, car l’idole n’est pas exigée d’en haut, mais d’en bas, comme un bouclier contre le vide existentiel. Des millions de personnes ont volontairement cédé leur liberté à l’idole. Erich Fromm a appelé cela une fuite devant la responsabilité – une substitution massive de sa propre volonté par celle d’autrui. Le Kremlin a monétisé cette peur en mettant en place une économie de la mort : la guerre est devenue plus rentable que la vie, et mourir pour la Patrie (comprendre : pour le chef) est resté le seul ascenseur social. L’idole n’est pas imposée – elle est issue de la peur populaire de la liberté, que Dostoïevski qualifiait de don insupportable. Le Grand Inquisiteur a triomphé non pas parce qu’il était fort, mais parce qu’il était nécessaire.

Cette construction a un talon d’Achille : elle ne craint pas le sabotage idéologique, mais la confrontation avec la réalité physique. Lorsque l’économie de la mort cesse d’être rentable et que les corps reviennent dans des cercueils qu’aucune bannière ne peut dissimuler, les hallucinations se déconnectent des faits. En réponse, le temple active le Goulag numérique. L’analyse prédictive, la biométrie et la censure par IA transforment l’idole en une divinité technologique qui prétend au rôle de Créateur omniscient. Dans cette inversion du sacré, chaque conversation téléphonique interceptée par le FSB devient leur sermon au-dessus de notre prière et notre confession volée, tandis que la parole vivante se transforme en preuve et en communion de la liturgie de la terreur d’État. L’Église, dans laquelle le refus de lire la prière de la victoire est puni par la destitution, et où la délation fait désormais partie du ministère pastoral, a cessé d’être une Église. Elle est devenue le diocèse de la Loubianka, sous le regard vigilant duquel elle glorifie la mort et emporte non seulement les mots, mais aussi la vie elle-même.

L’idole s’effrite non pas à cause d’un sermon, mais parce que ce qui a été promis ne correspond pas à ce qui a été vécu. C’est précisément pour cette raison que la résistance, aujourd’hui, ne se trouve pas en chaire ou dans un manifeste, mais dans l’invisible : dans les liens horizontaux de confiance qui ne se quantifient pas et ne se classifient pas. Dans une conversation vivante, non enregistrée. Dans un geste spontané de solidarité. Dans une Pâques personnelle, non coordonnée avec le diocèse. L’idéologie est omnivore, mais elle a une vision tunnel : elle ne fixe que ce qui a une adresse. 

 …/..

Le vase de cuivre est rempli de plomb par le Kremlin jusqu’au bord, et il en arrose les frontières et les refuges. Pâques est toujours possible. Mais pas là où on la fixe sur le tatami, mais à l’écart, hors de l’emprise des idoles. Dans l’exil, devenu non pas une tombe, mais une nouvelle vie, où on l’a emportée avec soi et en a fait un choix personnel.

https://www.kasparovru.com/material.php?id=69DAA6DB81B5C