La voix de l'opposition russe et de la résistance ukrainienne

Russie

B – Le culte du chef, Aaron Léa, Boruch Taskin

Buste couronné de Poutine.

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20 août 2026

Commentaire de Robert

Une analyse de plus en plus pointue du crépuscule du régime poutinien. Le dictateur est face au mur. Il a détruit toutes les corps intermédiaires, politiques, syndicaux et médiatiques entre lui et le peuple russe. Avec sa mort naturelle ou l’effondrement suite aux contradictions internes que l’arbitre ne sera plus en mesure de contrôler, ce sera le chaos et la dislocation de l’Empire. Mais le chaos ne veut pas dire aujourd’hui un nouveau février 1917. Pour l’instant c’est l’impérialisme chinois qui profite de la dislocation de l’empire du tsar stalinien aux petits pieds. Quant à la phrase des auteurs que je discute : « Le rationalisme occidental avance une objection : « Le culte du dirigeant offre de la prévisibilité – mieux vaut Poutine que le chaos de la succession au pouvoir ». Pour moi le prétendu « rationalisme occidental » n’est que l’expression de la couardise des gouvernements néo-libéraux, France, Grande Bretagne et Allemagne qui ne veulent pas l’effondrement du régime par peur d’un mouvement populaire en Russie qui posera la question de l’arrêt de la guerre et du retour de la démocratie politique et sociale. Forcément.

Le rationalisme occidental avance une objection : « Le culte du dirigeant offre de la prévisibilité – mieux vaut Poutine que le chaos de la succession au pouvoir ». C’est un faux dilemme. Le chaos qui suivra la mort de Poutine n’est pas une catastrophe naturelle, mais la conséquence d’un système qui a délibérément détruit toutes les institutions capables de fonctionner sans dirigeant. En d’autres termes, après Poutine, il n’y a rien d’autre que Poutine.

Le chaos qui suivra la disparition de Poutine ne sera pas une catastrophe naturelle, mais le résultat d’un système…

La deuxième lettre de l’alphabet (B) des mythes du « putinisme ». La première lettre a montré comment l’autocratie a tué le fédéralisme. La deuxième lettre : Poutine a bâti un État qui ne survivra pas à sa mort naturelle. La Fédération de Russie est la seule puissance nucléaire dont l’existence dépend du tracé cardiaque d’un seul homme.

Le 22 octobre 2014, lors du Forum de Valdai, le président de la Douma d’État, Viatcheslav Volodine, a gravé dans le marbre cette formule : « Il y a Poutine, il y a la Russie ; il n’y a pas Poutine, il n’y a pas de Russie ». C’est ainsi que s’est manifestée la doctrine officielle du Kremlin : l’État russe est dépourvu de fondement institutionnel et n’existe qu’en fonction d’un seul homme.

L’État comme biographie

Le premier niveau du culte : la domination quantitative. Selon les données de « Médiologie», pendant les années de son apogée, Poutine figurait dans 85 % des journaux télévisés des chaînes fédérales. L’actualité n’est pas une chronique des événements du pays, mais l’emploi du temps d’un seul homme.

Trois phases d’évolution :

  • Jusqu’en 2014 : le gestionnaire technocratique de la stabilité.
  • Après la Crimée : le conquérant de territoires.
  • Après février 2022 : la dimension métaphysique. Le patriarche consacre la guerre, les médias d’État parlent de « liens spirituels », le chef se transforme en prophète d’une guerre sacrée contre l’Occident. Car la guerre contre l’Ukraine est humiliante et mesquine, comme le soulignent désormais ses « collègues » iraniens.

2008-2012. Medvedev est au Kremlin, mais le pouvoir réel reste entre les mains de Poutine. Les analystes occidentaux ont interprété à tort cette situation comme une flexibilité institutionnelle. Le pouvoir a suivi Poutine à la Maison Blanche. La leçon pour les élites était simple : une institution dépourvue du mandat personnel du chef n’est qu’une façade. Une fonction ne signifie rien. La personnalité, c’est tout.

Le culte ne repose pas sur la propagande, mais sur quatre mécanismes :

  • L’arbitrage clanique. Poutine est le seul arbitre capable d’agir entre les factions rivales : le FSB contre la Garde nationale, « Ozero » contre les forces de sécurité, Sechin contre Kirienko. Chaque clan a besoin de lui, non par amour, mais pour sa propre sécurité. La disparition de l’arbitre signifierait le passage immédiat à une guerre ouverte pour les ressources.
  • L’arbitrage économique. Poutine est le garant personnel, et non juridique, du droit de propriété pour les entreprises. C’est précisément ce que Shuvalov a dénoncé lors du Forum économique international de Saint-Pétersbourg (SPIEF) de 2026 : « Il faut savoir défendre ce que nous avons tous gagné en 30 ans. » Il comprend que la seule institution qui protégeait la propriété en Fédération de Russie, c’est Poutine lui-même. Sans lui, les actifs sont sans défense face au prochain remaniement.
  • Dépolitisation systémique. La passivité des citoyens résulte de la destruction des infrastructures d’auto-organisation. Les associations à but non lucratif ont été dissoutes ou qualifiées d’« agents étrangers ». Les conseils municipaux indépendants sont subordonnés à la hiérarchie verticale. La contestation est criminalisée. Le citoyen délègue ses décisions au dirigeant non par conviction, mais faute de tout autre moyen d’action.
  • Légitimation métaphysique. Après 2022, l’irremplaçabilité est devenue un statut ontologique : non pas un argument politique, mais religieux.

Une rectification par la révolte

En juin 2023, des colonnes de manifestants se dirigent vers Moscou. Poutine disparaît de la scène publique pendant quelques heures. La hiérarchie verticale est paralysée : les forces de l’ordre, les gouverneurs, les fonctionnaires se figent, tandis que les oligarques préfèrent prendre la fuite pour se mettre à l’abri. Il n’existe aucun protocole en cas d’absence du chef.

La crise a été résolue grâce à un accord secret et officieux conclu entre Loukachenko et les forces de sécurité. Un réaliste occidental dirait : « Le système a fonctionné – même s’il était déformé », ce qui est faux. Elle a été surmontée, contrairement à ses structures, grâce à une improvisation fortuite, et non par le biais d’un mécanisme institutionnel. Le prochain test pourrait bien se présenter sans « Loukachenko ». Et sans protocole.

D’ailleurs, le leadership n’est pas un phénomène exclusivement russe. Orbán en Hongrie, Vučić en Serbie et, dans une certaine mesure, Erdoğan en Turquie suivent le même modèle : la personnalité plutôt que les institutions, le contrôle des médias plutôt que la légitimité, et la dépolitisation de la société comme moyen de conserver le pouvoir. Le « putinisme » s’est transformé en un modèle de franchise politique. C’est pourquoi le démantèlement du « vodisme » n’incombe pas uniquement à la Russie ; la Hongrie s’y est désormais engagée elle aussi.

La remise à zéro des mandats présidentiels en 2020 constitue la confirmation juridique d’une insolvabilité institutionnelle. L’État a officiellement reconnu son incapacité à assurer la succession du pouvoir par le biais d’élections. Ce n’est pas un signe de force, mais une nouvelle reconnaissance de l’absence de mécanisme de continuité.

Corriger les erreurs

Le rationalisme occidental avance une objection : « Le culte du dirigeant offre de la prévisibilité – mieux vaut Poutine que le chaos de la succession au pouvoir ». C’est un faux dilemme. Le chaos qui suivra la mort de Poutine n’est pas une catastrophe naturelle, mais la conséquence d’un système qui a délibérément détruit toutes les institutions capables de fonctionner sans dirigeant. En d’autres termes, après Poutine, il n’y a rien d’autre que Poutine. Et oui, l’absence d’institutions n’empêche pas une longue guerre. La guerre entre l’Iran et l’Irak (1980–1988) a montré qu’un régime centralisé, qualifié de « rouge » par la communauté internationale, est capable de se battre aussi longtemps qu’il le souhaite.

Après la mort de Chain-Stokes et de Staline, le groupe a perduré. Il en a été de même après la mort du juge Brejnev. La Chine d’aujourd’hui compte le Parti communiste chinois (PCC), fort de 98 millions de membres, et une logique institutionnelle qui a survécu à la mort de Mao. L’Iran dispose du GIRC et du Conseil des experts. Le filet de sécurité est omniprésent.

Après Poutine, il n’y a pas de successeur. Il y a la Loubianka, d’autres clans au pouvoir, des flux financiers et des leviers d’infrastructure, ainsi que la mallette nucléaire – sans aucun mécanisme légal de transfert du pouvoir.

« Il y a Poutine – il y a la Russie » n’est pas une formule de politesse, mais une phrase qui s’applique à un État qui s’est lui-même pris en otage.

Et la vie sur ces « montagnes russes » est palpitante, mais ce n’est pas tout à fait la vie.