24 août 2026
Je ne suis pas sociologue. Ma méthode de cognition est l’observation des observateurs (communication vivante et directe avec ceux qui sont vivants et directement impliqués dans le processus). Cette méthode a ses limites – elle est extrêmement subjective et dépend en grande partie du nombre de « bulles de communication » visitées (parce que chaque « bulle » a sa propre vérité). Immédiatement, il faut souligner la profondeur de l’immersion – la mienne n’est pas très profonde, et les larges masses de travail ne sont pas très accessibles pour moi, je communique plus avec les parasites sociaux, c’est-à-dire avec l’élite. Néanmoins, avec ces réserves, la méthode a le droit d’exister.
Mon immersion dans la réalité russe de la saison printemps-été 2026 ne laisse aucun doute sur le fait que la rupture de l’humeur dans l’élite n’est pas un mythe, pas la fiction des « feuilles » et non l’utilisation des services spéciaux ukrainiens. Quelque chose s’est vraiment cassé, une toile de fissures est tombée à la surface du verre auparavant transparent, comme une larme de bonheur. Littéralement, chaque conversation qui peut être considérée comme confiante concerne cela. Mais le vecteur de ces changements n’est pas aussi évident que le fait même de leur existence.
Je dirai impopulaire, mais je le désignerais pas tant comme anti-guerre (autant que beaucoup le souhaiteraient) que anti-Poutine. C’est-à-dire que la protestation n’est pas tant causée par la politique et le cours politique que par l’échec à atteindre les objectifs promis. La guerre est impopulaire – c’est vrai. Mais rien de plus. En général, tout le monde dans l’élite ne se soucie toujours pas d’elle. Mais ne cédez pas à ses conséquences. L’élite est encore très vaguement consciente du lien entre le premier et le second.
La guerre resterait un choix politique tout à fait acceptable pour l’élite si elle ne l’affectait toujours pas et qu’il y avait de l’espoir de victoire. À savoir, le second (et plus que le premier) s’est maintenant avéré être en question. Tout le monde comprend qu’il n’y a pas de bonne issue dans la perspective de la vie prévisible.
C’est-à-dire qu’il y a deux scénarios : se transformer en un peu d’Irak ou d’Iran du siècle dernier, mener une guerre d’attrition de dix ans dans un fiasco complet permanent, ou une frappe nucléaire sur l’Europe avec des conséquences imprévisibles (en fait, assez prévisibles). L’élite n’aime pas les deux scénarios, et cela sublime l’amertume en insatisfaction personnelle avec Poutine, mais pas avec le système qu’il a créé.
Si nous avons recours à l’aide d’une métaphore littéraire, la plus grande attitude des élites de Poutine envers leur chef aujourd’hui est décrite par la formule de Kipling : « Akela a raté ! ». Et il a raté deux fois : une fois quand il a commencé la guerre au mauvais moment, et l’autre fois quand il n’a pas pu la terminer à temps. Ce n’est pas un soulèvement, c’est juste une fronde. La fronde est l’une des formes de protestation infantile les plus courantes dans l’histoire. Ce dont nous sommes maintenant témoins à Moscou est un exemple vivant d’infantilisme d’élite. Cependant, quoi d’autre pourrait-on s’attendre de l’élite, qui a été coupée plus soigneusement que la pelouse anglaise pendant cent ans.
Cette « opposition de poche » ne représente pour l’instant aucun danger pour Poutine. Premièrement, parce qu’il a eu le temps de mettre pleinement en place une machine répressive capable de réduire en poussière n’importe quel opposant. Deuxièmement, parce que tous ces rebelles sont terriblement éloignés du peuple, et que celui-ci les déteste encore plus que Poutine. Et troisièmement, parce que la rébellion n’a pas de chef, et qu’il n’y a pour l’instant personne pour endosser ce rôle, pour les raisons évoquées au premier point.
Ce ne sont pas les actions de la « fronde » qui constituent une menace, mais le simple fait de son existence, que Poutine ne peut ignorer. Il est contraint de réagir d’une manière ou d’une autre à ce changement d’humeur (ne serait-ce qu’en renforçant la répression au sein de l’élite), et c’est précisément cette réaction qui représente une menace. Un bouton n’est pas dangereux si on ne le gratte pas. Mais on est obligé de le gratter, car il démange, et ce qui démange agace. La fronde pousse Poutine à faire des choix dans une impasse, à agir là où la meilleure solution serait l’inaction. Elle oblige le président à se hisser sur le parapet, comme l’a dit l’un de ses anciens alliés. Et au moment où l’on sort de la tranchée, on est vulnérable.