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Russie : “terroristes”, “extrémistes”… le Kremlin franchit une nouvelle étape dans la criminalisation du journalisme indépendant

La législation russe sur le terrorisme et l’extrémisme devient un instrument de répression central contre les médias indépendants et la société civile. Au moins soixante journalistes figurent sur la liste des “terroristes et extrémistes” de l’autorité de surveillance financière. Reporters sans frontières (RSF) dénonce une stratégie de criminalisation qui assimile des journalistes, des médias et des sources d’information indispensables à des terroristes et des extrémistes, et expose toute personne collaborant avec eux à des poursuites pénales.

En Russie, enquêter sur la répression est désormais un acte de terrorisme aux yeux du pouvoir. Le 5 juin, OVD-Info a été inscrite au registre des organisations “extrémistes”, au lendemain de son ajout à la liste des “terroristes et extrémistes” tenue par Rosfinmonitoring, l’autorité russe de surveillance financière. Depuis quinze ans, cette organisation documente les arrestations arbitraires et les violations des droits humains, fournit une assistance juridique gratuite aux victimes de persécutions politiques et constitue une source de référence pour les journalistes.

Cette décision s’appuie sur un jugement rendu en avril 2026 par la Cour suprême russe contre un prétendu “Mouvement public international Memorial” – une entité qui n’existe juridiquement pas. Sous cette appellation, les autorités ont regroupé arbitrairement Memorial, organisation lauréate du prix Nobel de la paix 2022, ainsi que plusieurs organisations partenaires, dont OVD-Info. L’affaire a été instruite dans le plus grand secret : aucune procédure contradictoire, un dossier classé confidentiel et une décision jamais rendue publique. Toute personne collaborant avec ces organisations – avocat, journaliste, bénévole, donateur ou simple relais sur les réseaux sociaux – est désormais exposée à des poursuites pénales.

“Le Kremlin ne cherche plus seulement à faire taire les journalistes : il construit un système destiné à exclure de l’espace public tous ceux qui documentent la répression, défendent les droits humains ou fournissent une information indépendante. En assimilant journalistes, ONG et défenseurs des droits à des « terroristes » ou à des « extrémistes », Vladimir Poutine et son entourage veulent intimider la population, isoler les voix critiques et rendre impossible tout travail d’information. »

Jeanne Cavelier, Responsable du bureau Europe de l’Est et Asie centrale de RSF

Le journalisme indépendant assimilé au terrorisme

Le cas d’OVD-Info s’inscrit dans une évolution plus large. Au moins 30 professionnels des médias ont été inscrits en 2025 sur les listes russes des personnes liées au terrorisme ou à l’extrémisme, contre 18 l’année précédente, selon les données disponibles. Le rédacteur en chef de la chaîne indépendante en exil Dojd (TV Rain), Tikhon Dzyadko, en est l’une des figures les plus emblématiques. Réfugié à l’étranger depuis plusieurs années, déjà qualifié d’“agent étranger”, poursuivi pour diffusion de prétendues “fausses informations” sur l’armée et recherché par les autorités russes, il a été inscrit en octobre 2025 sur la liste des terroristes.

“Le message adressé au public est simple : ces personnes sont des terroristes, il ne faut ni les écouter, ni les lire, ni les regarder”, résume-t-il. Parmi les autres journalistes récemment visés figurent notamment Kirill Martynov, rédacteur en chef de Novaya Gazeta Europe, et la journaliste Ksenia Loutchenko, spécialisée dans les sujets liés à la religion orthodoxe.

Parallèlement, en 2025, près d’un quart des nouvelles poursuites pénales engagées contre des journalistes en Russie reposaient sur des accusations d’extrémisme ou de terrorisme, selon l’ONG russe de défense des droits de l’homme Mass Media Defence Centre (MMDC). À titre d’exemple, la journaliste du média en ligne norvégien Barents Observer Olesya Krivtsova a été condamnée par contumace pour “discrédit de l’armée” et “apologie du terrorisme”, le 3 juillet dernier.

Une mécanique de criminalisation de masse

Initialement conçue pour lutter contre les organisations violentes, la liste des “terroristes et extrémistes” est devenue un instrument de contrôle politique. Les données compilées par OVD-Info montrent que le nombre d’inscriptions a presque doublé depuis 2021 : le registre compte aujourd’hui près de 22 000 personnes, et environ trois fois plus de personnes y ont été ajoutées en 2025 qu’en 2021.  Les autorités peuvent y inscrire une personne à n’importe quel stade d’une procédure, parfois sur la base d’un simple soupçon. Depuis 2025, elles peuvent également qualifier collectivement d’“extrémistes” des organisations entières, ouvrant la voie à la criminalisation simultanée de rédactions, d’ONG ou de leurs partenaires, à l’image du média régional indépendant Komi Daily.

Quelles conséquences concrètes ?

Être inscrit sur la liste des “terroristes et extrémistes” entraîne des effets immédiats :

  • gel des comptes bancaires et des avoirs en Russie ;
  • risques de blocages bancaires à l’étranger, notamment au sein d’établissements utilisant les bases de données internationales alimentées par les autorités russes ;
  • interdiction de financer, soutenir ou promouvoir l’organisation concernée ;
  • poursuites pénales pouvant conduire jusqu’à dix ou douze ans d’emprisonnement selon les qualifications retenues ;
  • interdiction d’utiliser ou même d’afficher les symboles d’une organisation qualifiée d’extrémiste, avec un risque de détention puis d’emprisonnement en cas de récidive.

Une gradation de la répression

Cette inflation des qualifications s’inscrit dans un arsenal répressif dont les différents statuts se complètent :

Agent étranger : créé en 2012, ce statut impose de lourdes obligations administratives et un marquage systématique des publications. Il sert principalement à stigmatiser les voix critiques et à entraver leur activité. Près de 500 journalistes et médias sont aujourd’hui labellisés “agents étrangers”, à l’image de la rédactrice en chef de Meduza Galina Timchenko.

Organisation indésirable : ce régime interdit toute activité de l’organisation en Russie et expose à des poursuites pénales toute collaboration ou tout financement. C’est le cas pour RSF, inscrit sur cette liste du ministère de la Justice depuis août 2025.

Extrémiste : Cette qualification criminalise la participation, le soutien ou le financement d’une organisation et peut entraîner des peines de prison, le gel des avoirs et l’interdiction de toute activité liée à l’organisation. 

Terroriste : Les conséquences financières sont encore plus immédiates, avec le gel automatique des comptes et des actifs, tandis que la qualification emporte une stigmatisation particulièrement forte. Dans la pratique, les frontières entre terrorisme et extrémisme deviennent de plus en plus floues et constituent désormais les niveaux les plus élevés de l’arsenal répressif russe.

Une stratégie qui s’étend au-delà de la Russie

Cette instrumentalisation de la notion d’“extrémisme” dépasse les frontières russes et s’impose comme un outil privilégié des régimes autoritaires de la région pour criminaliser le journalisme indépendant.

Au Bélarus, où cette pratique est systématisée depuis 2020, RSF recense plus de 60 médias labellisés “extrémistes”. Le journaliste Kiryl Pazniak a ainsi été condamné le 26 juin dernier à trois ans et demi de prison après le classement de sa chaîne YouTube comme “extrémiste”. Sa fille a également été condamnée pour avoir créé le compte TikTok du média. Au-delà des journalistes, le régime étend ainsi la répression à leur entourage et criminalise les activités liées aux médias indépendants.

La même logique est à l’œuvre au Kirghizistan, où les médias indépendants Kloop et Temirov Live ont été qualifiés d’“extrémistes” pour la première fois dans le pays, illustrant une tendance régionale de plus en plus marquée consistant à détourner les législations antiterroristes ou anti-extrémistes pour réduire au silence les voix indépendantes.

Transmis par Entre les lignes entre les mots:

https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/05/02/declaration-de-strasbourg-des-citoyen%C2%B7nes-dune-nouvelle-russie/#comment-75014

https://rsf.org/fr/russie-terroristes-extrémistes-le-kremlin-franchit-une-nouvelle-étape-dans-la-criminalisation