La voix de l'opposition russe et de la résistance ukrainienne

Russie, Ukraine

Station-service sans missiles. Vladimir Pastukhov : À l’époque comme aujourd’hui, on pariait sur le fait que l’Europe c’était qu’un ramassis  de libéraux en déclin…

Mise à jour : 09-07-2026

Commentaire de Jean Pierre :

De la pénurie d’essence à la logique de l’histoire : V. Pastukhov nous livre une leçon magistrale

Première partie : « Où est la défense aérienne, Gerasimov ? »

Je me suis soudain rappelé « Les Rois et le chou » et leur rengaine immortelle selon laquelle on ne peut pas créer la demande, mais on peut créer les conditions qui la susciteront. Cela fonctionne aussi dans l’autre sens. La pénurie ne surgit pas d’elle-même, mais résulte de certaines conditions qui la provoquent.

Deux mois de pénurie d’essence en Ukraine ont mis en évidence une toute autre question que celle à laquelle tout le monde tente fébrilement d’apporter une réponse. Le problème ne réside pas dans l’absence d’essence en tant que telle, mais dans la présence de conditions qui provoquent cette absence. La crise du carburant n’est qu’une conséquence. La cause se situe, à mon avis, dans un tout autre domaine : celui, strictement, militaro-technique.

C’est sous l’impulsion de McCain que la Russie post-soviétique a commencé à être qualifiée de « station-service équipée de missiles ». À la fin du mandat de Poutine, on s’est rendu compte que c’était même un compliment. Aujourd’hui, le problème réside justement dans le fait que la Russie poutinienne  s’est avérée être une « station-service sans missiles ». Plus précisément, sans missiles de défense, c’est-à-dire sans défense antiaérienne.

Pour parler crûment, la question russe majeure du XXIe siècle, formulée par inadvertance par Prigojine dans un délire séditieux il y a deux ans, devrait désormais se présenter ainsi : « Où est la défense antiaérienne, Gerasimov ? » Et en effet, cette question ne serait pas sans fondement. Ce que nous voyons à première vue ressemble beaucoup au rêve de l’opposition libérale russe, mais dans un sens quelque peu différent et inattendu du terme : une Russie totalement ouverte.

En 1987, Matthias Rust, un voyou allemand de dix-neuf ans, a couvert de honte l’armée soviétique en survolant l’URSS sur mille kilomètres avant d’atterrir sur la Place Rouge. Il a prouvé que la défense antiaérienne soviétique comportait des failles (même si, à vrai dire, dans son cas, cela a surtout mis en évidence le chaos administratif qui régnait à tous les niveaux de la direction politico-militaire).

À l’époque, l’incident avec Rust avait entraîné une vague de démissions à grande échelle parmi les généraux et porté un grave préjudice à la réputation de Gorbatchev lui-même. Aujourd’hui, des dizaines, voire des centaines de « Rust » sillonnent le ciel russe dans toutes les directions, prouvant chaque jour que le bouclier antimissile russe s’apparente à un fromage suisse, où les trous tiennent plus de place que la pâte.

En parlant de la crise pétrolière, il faut garder à l’esprit qu’elle ne se serait jamais produite sans la crise militaire qui l’a précédée : l’échec épique de la défense aérienne et de la défense antimissile russes, qui, comme on l’a constaté, sont capables (pour l’instant) de protéger Moscou et les sites sensibles, mais laissent pratiquement tout le reste de la Russie sans protection. D’ailleurs, si auparavant la province n’aimait pas les Moscovites en raison de leurs excès alimentaires, désormais cette aversion sera alimentée par la pénurie de missiles antimissiles.

Il ne faut pas s’attarder sur l’essence, mais plutôt sur ce qui se passe dans le secteur de la défense. D’ailleurs, s’attarder sur l’essence ne sert à rien. Peu importe la quantité importée, tout partira en fumée si le ciel reste criblé de trous. C’est comme verser de l’eau dans une passoire. Mais d’où viennent les racines de ce fiasco de la défense antiaérienne et est-il possible d’y remédier dans un avenir proche ? C’est là une question de taille. L’essentiel n’est pas ici de remonter à la cause première, car celle-ci pourrait bien être enfouie au cœur même du Kremlin…

Deuxième partie. Les leçons non apprises de la « guerre de Crimée ».

En octobre 2013, j’ai publié un article intitulé « La guerre de Crimée 2.0 », dont l’idée principale était que la configuration des relations entre la Russie et les principaux acteurs politiques en Europe rappelait la situation qui prévalait au milieu du XIXe siècle, ce qui laissait supposer qu’une répétition de la guerre de Crimée, avec quelques adaptations à l’époque moderne, semblait plus que probable. Aujourd’hui, douze ans plus tard, alors que la deuxième guerre de Crimée s’est transformée en une agression de grande envergure de la Russie contre l’Ukraine, il est intéressant de comparer ses premiers résultats préliminaires avec ce qui a suivi la tentative de la Russie de reconquérir les détroits de la mer Noire il y a près de deux cents ans…

 Malheureusement pour Poutine, l’analogie ne semble pas tirée par les cheveux, et pour l’instant, la guerre qu’il a déclenchée contre l’Ukraine (ce que j’appelle la Deuxième Guerre de Crimée) suit exactement le même schéma que la guerre contre la Turquie déclenchée par Nicolas Ier, et Poutine lui-même ressemble de plus en plus à une réplique virtuelle de cet empereur russe, si « militaire ». D’ailleurs, même sans cela, il lui ressemblait déjà par son destin et son caractère.

Il faut commencer par les causes du conflit. Aujourd’hui comme à l’époque, ce régime impérial, pourri jusqu’à la moelle, corrompu à tous les échelons du pouvoir, figé dans sa grandeur passée, mais pour autant extrêmement hautain et arrogant, ce régime impérial, qui vit des souvenirs de sa gloire d’antan et qui est blessé par le mépris de la révolution industrielle européenne, qui a pris une longueur d’avance technologique, décide de donner une leçon aux « gros bonnets » européens en s’attaquant à un État encore plus faible et encore plus minable – la Turquie –, afin de lui arracher les détroits de la mer Noire et d’enfoncer la baïonnette russe dans la Méditerranée.

À l’époque comme aujourd’hui, on comptait sur le fait que l’Europe n’était qu’une bande de libéraux en déclin qui n’oseraient pas intervenir. À l’époque comme aujourd’hui, ce calcul s’est révélé erroné sur tous ses points essentiels. L’Europe a rapidement compris que le problème ne concernait ni la Turquie ni l’Ukraine, mais elle-même. Que le « tsar » russe, une fois de plus, à l’instar de la vieille femme du conte de Pouchkine « Le pêcheur et le petit poisson », voulait que l’Europe soit à sa merci. Face à une telle menace, l’Europe a oublié ses querelles, s’est mobilisée et est entrée en guerre aux côtés de la victime de l’agression. À l’époque, en envoyant un corps expéditionnaire en Crimée ; aujourd’hui, en fournissant à l’Ukraine des armes permettant d’organiser le blocus de la Crimée, et pas seulement de celle-ci.

La principale conséquence de la guerre, tant à l’époque qu’aujourd’hui, a été la « révélation de Polichinelle » – qui met en lumière le retard technologique profond et insurmontable de la Russie, sans une refonte radicale de l’ensemble du système social, par rapport aux pays du « premier échelon technologique », qui ont traversé la révolution numérique et la modernisation pendant que les gangsters de Saint-Pétersbourg se partageaient les ports de la Baltique. Nicolas Ier a été contraint de reconnaître la supériorité du fusil rayé sur le fusil à canon lisse. Aujourd’hui, Poutine, tout comme le pays tout entier, étudie en ligne les avantages des drones pilotés par l’IA européenne et américaine par rapport à ceux assemblés à partir de composants chinois sous licence iranienne.

Au tout début de la guerre, une blague d’Odessa circulait sur Internet au sujet de l’OTAN, qui « n’était pas encore arrivée ». Eh bien voilà : aujourd’hui, elle est enfin arrivée et a englouti tout l’essence. La crise actuelle n’est pas une éruption cutanée bénigne sur le corps sain de la Russie, comme tente de le présenter le Kremlin, mais une maladie systémique profonde, mise en évidence par les tensions de la guerre, dont le traitement est impossible sans des réformes en profondeur – économiques, politiques et, bien sûr, militaires. La prise de conscience de ce fait par les élites – et non pas seulement par celles de l’opposition – sera l’une des principales conséquences désagréables de cette guerre pour Poutine. Après cette nouvelle « année 1855 », une nouvelle « année 1861 » suivra inévitablement…

Troisième partie : « La guerre comme amour tardif »

Comme je m’y attendais, dès que l’OTAN s’est un peu gazée, le concept du SVO s’est effondré. Aujourd’hui, nous devons l’admettre au Kremlin, où une machine de propagande maladroite apprend à prononcer le mot « guerre ». Eh bien, à la guerre comme à la guerre. Parlons des guerres et du sort des civilisations selon le récit de Hambourg. Qu’est-ce que cela signifie pour la Russie d’entrer dans une guerre à grande échelle avec l’Europe consolidée contre elle sans alliés fiables derrière elle (ou plutôt, avoir des alliés prêts à mettre un couteau dans le dos à tout moment) ?

Si Pouchkine avait écrit « Eugène Onegin » non pas dans le genre d’un roman d’amour, mais dans le genre d’un traité sur le sort des civilisations, alors la place de l’amour serait certainement prise par la guerre, et un passage bien connu consacré aux vicissitudes de l’amour pourrait ressembler à ceci : « Tous les âges sont soumis à la guerre, mais ses impulsions sont bénéfiques aux jeunes cœurs vierges comme des tempêtes des champs… Mais à un âge tardif et stérile, au tournant de nos années, une traînée morte de passion est triste. »

Mais pour un empire qui a cliniquement diagnostiqué la démence parce qu’il ne se souvient pas s’il est soviétique ou russe, qui souffre de faiblesse démographique et vit sur des prothèses technologiques importées, la guerre s’est avérée être un test meurtrier de la force du système, qu’il ne semble pas passer.

Le paradoxe de la situation réside dans le fait que, pour la Russie, cette guerre est perdue d’avance, même si, par miracle, elle s’avérait victorieuse pour Poutine et son clan de Saint-Pétersbourg (ce à quoi je crois peu, mais il ne faut jamais dire « jamais »). Avant la guerre, on pouvait encore se demander dans quelle mesure la Russie était forte ou faible. Cette guerre a mis en évidence les faiblesses technologiques, logistiques et de gestion de la Russie. Et si l’Europe continue, par inertie, à prendre au sérieux la « menace russe », outre-Atlantique, on a très vite compris à quoi on avait affaire et rayé la Russie de la liste des menaces géopolitiques.

Il n’y a là aucune intrigue. De rien ne peut naître qu’un autre rien. Pendant quarante ans, la Russie a erré dans le désert, mais elle n’a pas eu la chance d’avoir un Moïse. Fidèles à la tradition, les élites russes ont choisi comme guide un énième « Susannin », qui, au bout du compte, les a ramenées à leur point de départ.

Peu de gens comprennent que les raisons de la crise actuelle de l’essence sont absolument les mêmes que les raisons de l’effondrement de l’URSS. Là et là, il y a une crise profonde de la formation sociale et de la direction verticale de gestion connexe.

En Russie, rien n’a fondamentalement changé depuis 1989 (si ce n’est pour le pire) : on retrouve toujours les mêmes « uniformes bleus » et le même « peuple dévoué ». De plus, même les timides tentatives d’expérimenter des formats participatifs dans le but de dynamiser le système se sont finalement révélées totalement vaines. Ce vide a été comblé par une vague spontanée de pillage populaire. Au final, non seulement la station-service s’est retrouvée à court de carburant, mais elle a également été envahie par des bandits maladroits qui, en cas d’urgence, pourraient certes diluer l’essence avec de l’urine d’âne pour atteindre la norme AI-92, mais qui ne passeront certainement pas à la voiture électrique.

Qu’est-ce que la guerre a finalement révélé ? Que tout est pourri, qu’il n’est pas seulement impossible de continuer à vivre ainsi, mais que c’est même dangereux, que la Russie a une fois de plus raté un nouveau bond en avant de la révolution industrielle et que rattraper le retard, si tant est que cela soit possible en principe, ne peut se faire qu’au prix d’un bouleversement profond de l’ensemble du système social. Cela me rappelle quelque chose, et vous ?

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