Novak Simin : En tant qu’étudiant·es, nous n’avons jamais recherché le pouvoir – voici comment nous avons repris le contrôle de la Serbie
Aleksandar Matković : Une révolution sans chef a balayé la Serbie. Le monde devrait y prêter attention
Transmis par Entre les lignes entre les mots
Commentaire de Robert :
On peut considérer que les résultats du vote aux élections législatives du 25 octobre 2026 font de la situation de la Serbie un laboratoire, le début d’une expérimentation qu’il faut faire connaitre à l’international, en priorité dans les pays où la jeunesse monte en première ligne contre un monde qui ne lui offre aucun avenir. « Nous n’avons jamais recherché le pouvoir » disent ces deux étudiants qui se sont portés candidats sur la Liste étudiante contre Vucic, et pourtant le formidable mouvement qui nait le 1er novembre 2023, sur une question de privatisation d’un service public, dès lors où les listes étudiantes présentent des candidats à une législative, exigée par la population, aboutit à les porter au pouvoir. J’entends déjà les savantes démonstrations des géopoliticiens ou économistes qui vont écrire leurs critiques… Eh bien, les élus de la liste étudiante, vont apprendre en marchant, on peut leur faire confiance. Mais surtout il faut les soutenir et faire connaitre leur expérience dans une jeunesse aujourd’hui mobilisée à l’international. Ils n’ont jamais recherché le pouvoir, et pourtant ils sont majoritaires parce qu’ils ont combattu pour la démocratie et la restauration d’un Etat protecteur fondé sur la division des pouvoirs… lisons leur programme dans l’article suivant. La Démocratie !
En tant qu’étudiant·es, nous n’avons jamais recherché le pouvoir – voici comment nous avons repris le contrôle de la Serbie
Après la liberté, nous voulons offrir à notre peuple quelque chose de radical : un État normal et qui fonctionne
Il y a deux ans, je n’avais absolument aucune ambition politique. J’étais étudiant à la faculté des sciences techniques de Novi Sad, ma ville natale, où je préparais un doctorat en ressources humaines et menais simplement ma vie. Jusqu’à l’effondrement de la verrière de la gare récemment rénovée de Novi Sad, en novembre 2024, qui a coûté la vie à 16 personnes. J’ai participé à des manifestations et à des rassemblements de rue en réaction à cet événement choquant et, comme beaucoup d’autres, j’ai compris que cela devait marquer un tournant.
Il ne s’agissait pas d’une tragédie inévitable. La corruption systémique et une culture d’impunité profondément enracinée étaient des facteurs évidents de cet effondrement. Mais au lieu d’ordonner une enquête approfondie et impartiale et de reconnaître les défaillances officielles, les autorités ont commencé à nous attaquer parce que nous réclamions justice. Nous avons été diffamé·es et agressé·es dans les rues, mais les forces de l’ordre n’ont rien fait. Nous nous sommes donc réfugié·es dans nos amphithéâtres et nos écoles, nous barricadant à l’intérieur des bâtiments de la faculté, prêts à tenir le coup sur le long terme.
Les principes démocratiques ont longtemps été bafoués en Serbie, mais nous avons veillé à les respecter lors de nos rassemblements. À mesure que notre coordination se développait, nous nous sommes assuré·es d’avoir un objectif clair et commun pour chaque manifestation que nous organisions : faire pression sur un gouvernement corrompu pour qu’il réponde à nos revendications. Et il s’agissait là de revendications qui, dans n’importe quel pays libre, auraient été acceptées d’emblée. Nous voulions, par exemple, que l’ensemble des documents relatifs à la rénovation de la gare de Novi Sad soit rendu public, sans aucune censure, et que tous les responsables des travaux soient amenés à rendre des comptes. Nous avons exigé que celles et ceux qui nous avaient agressés dans la rue soient arrêtés et poursuivis en justice. Au lieu d’accepter, les responsables de l’État ont commencé à nous qualifier de fascistes et de traîtres.
J’ai moi-même été pris pour cible pour avoir pris la parole. Comme je m’occupais des relations avec les médias et de la communication, cela impliquait souvent d’accorder des interviews aux rares médias indépendants encore présents dans le pays. Pour cela, j’ai été accusé par la machine de propagande du régime de blanchiment de « millions » et de complot avec des puissances étrangères. D’autres ont dû quitter le pays après avoir été accusé·es de haute trahison ; certain·es ont passé des mois en détention sur la base de preuves fabriquées de toutes pièces et obtenues illégalement. Beaucoup d’entre nous ont été placé·es sous surveillance, nos parent·es ont été menacé·es, et nombreuses et nombreux sont ceux qui ont été licenciés et traînés dans la boue par la presse populaire pro-gouvernementale.
Mais aucune de ces intimidations ne nous a brisé·es ; au contraire, elles ont renforcé notre détermination. Et finalement, lorsqu’il est devenu évident que le régime ne céderait jamais, nous avons choisi de nous lancer nous-mêmes dans l’arène électorale. C’est ainsi qu’est née la Liste des étudiant·es. Au cours de séances plénières ouvertes et démocratiques, nous avons désigné des personnes intègres et compétentes, engagées en faveur de la justice et de la liberté pour une société réduite au silence.
Nos objectifs étaient clairs et n’ont jamais vacillé : nous voulions que la Serbie soit régie par l’État de droit, des institutions publiques indépendantes, la transparence et la solidarité au sein d’une nation divisée. Nous avons parcouru des milliers de kilomètres à travers la Serbie, menant une campagne sans relâche, et ce faisant, nous avons, je crois, contribué à raviver l’espoir au sein du grand public. La propagande d’État ne pouvait espérer étouffer un élan populaire aussi fort et authentique.
Maintenant que le régime est tombé, notre effort collectif pour reconstruire la Serbie commence. Certes, les sceptiques pourraient faire valoir que nous avons rempli le Parlement de novices en politique. La vérité, c’est que nous l’avons rempli de personnes désireuses de servir et prêtes à apprendre. Nos représentant·es nouvellement élu·es sont des professeur·es, des médecins, des avocat·es, des agriculteurs/agricultrices et des scientifiques, toustes expert·es dans leur domaine. Chacun·e d’entre elles et eux a fait ses preuves en matière d’honnêteté dans le travail et d’intégrité civique. Elles et ils n’ont peut-être pas d’expérience politique traditionnelle, mais elles et ils ont passé ces deux dernières années à étudier les réalités de la gouvernance et de la confiance publique. C’est précisément cette absence d’implication politique directe qui a poussé le peuple serbe à nous accorder sa confiance : il n’a pas voté pour une rhétorique lisse ni pour des manœuvres cyniques. Il a voté pour des personnes intègres.
Nous ne promettons ni n’attendons de miracles du jour au lendemain à la suite de cette victoire ; nous espérons plutôt quelque chose de fondamentalement radical pour la Serbie : des institutions normales et fonctionnelles.
Ce mandat doit avant tout mettre fin à la culture de l’impunité. Cela passe par des procureur·es dont l’indépendance est vérifiable, des procédures de marchés publics totalement transparentes et la responsabilité juridique de quiconque a traité les ressources de l’État comme un butin privé. Depuis trop longtemps, nos enseignant·es, nos professionnel·les de santé et nos fonctionnaires voient leur expertise subordonnée à leur appartenance politique. Nous voulons redonner leur dignité à ces fonctionnaires dévoué·es.
Nous avons repris notre pays en main et sommes fier·es d’être des citoyen·nes serbes libres. Si ce tournant historique prouve quelque chose, c’est que ce pays n’appartient pas à une élite dirigeante intouchable. Il appartient à nous tous-tes. Nous avons prouvé que la dignité n’est pas négociable. À présent, le véritable travail commence. Cette victoire marque la fin de la peur institutionnelle. Pour la première fois depuis des années, nous pouvons respirer librement.
Novak Simin, 26 octobre 2026
Novak Simin est membre du mouvement « Liste des étudiant·es » en Serbie
Traduit par DE