La voix de l'opposition russe et de la résistance ukrainienne

Russie

Un pays, un peuple, une opposition. Vitaly Ginzburg : Les risques liés à la désintégration de la Russie sont nettement inférieurs à ceux liés au maintien de son unité

L’opposition prend d’assaut le gouvernement, dessin de S.Elkin.

« Il n’y a pas d’histoire plus étrange au monde que celle des caprices de la conscience russe. »

I. Guberman

Commentaire de Jean Pierre :

V. Guinzbourg revient sur une question désormais lancinante posée par Garry Kasparov et ses compagnons ; quel doit être le comportement « adéquat et compréhensible » d’une opposition responsable? Quels devraient en être les éléments concrets ? L’illustration qui introduit l’article nous offre s’il en était besoin, une représentation de l’état de la situation présente. La « bonne conscience » des « bons russes » est odieuse.

En observant la volonté de la Russie de frapper un nouveau fond, tout observateur ne peut que s’empêcher de remarquer une corrélation étonnante. La communauté libérale russe, qui se présente comme l’opposition au régime de Poutine, contribue par ses actions à cette situation. Et il faut reconnaître qu’elle y parvient plutôt bien.

Mais comme les moyens de l’opposition russe sont, pour employer un euphémisme, déjà très limités, tous ses efforts dans ce sens visent principalement à analyser la solidité de son ancrage moral interne. Or, la solidité est une catégorie physico-mathématique, et rien n’a autant captivé la plupart des « bons Russes » que la recherche d’une dimension morale, le désir de se mesurer à elle et, surtout, la tentative de compenser la bassesse collective par la pureté morale individuelle.

En première ligne, ce sont les vétérans qui se mesurent à l’aune de la pureté morale. V. Shenderovich, A. Podrabinek, Y. Galyamina et bien d’autres encore, porteurs notoires de manteaux d’un blanc immaculé. Mais tout cela ne présente aucun intérêt en dehors du contexte suivant.

  • Premièrement, si ce n’est pas une domination, du moins une position stable des Forces armées ukrainiennes (FAU) sur le front. Les « succès » militaires de la première armée du monde se caractérisent principalement par un broyage intensif de chair à canon coûteuse. La ligne de front est ces derniers temps globalement stable, tout comme les pertes russes, qui ne sont déjà plus compensées par les soldats sous contrat.
  • Deuxièmement, des frappes intenses et efficaces contre l’infrastructure économique de la guerre, ont déclenché des problèmes critiques.
  • Et troisièmement, l’intensification des frappes russes contre la population civile ukrainienne, confirmant une fois de plus le caractère criminel tant du régime de Poutine que de la grande majorité du peuple russe.

Quel est, dans une telle situation, le modèle de comportement adéquat et compréhensible d’une opposition responsable, à la recherche d’alliés, dont l’objectif est d’accéder au pouvoir et de changer la situation ?

Si l’on considère sous cet angle l’opposition iranienne dirigée par le prince Reza Pahlavi, celle-ci lutte de toutes ses forces pour la défaite tant du régime que du pays. Elle soutient et aide les États-Unis et Israël et, ce qui est extrêmement important, bénéficie à cet égard d’un niveau de soutien assez élevé de la part du peuple iranien, tant à l’intérieur du pays qu’à l’étranger. Et ce, malgré le niveau de cruauté hors norme du régime iranien, comparé à celui du régime russe.

Il n’existe absolument rien de tel au sein de l’opposition russe. Dans sa grande majorité, l’opposition russe, au lieu d’essayer de tirer parti de manière sensée des opportunités favorables, lutte au contraire contre celles-ci et tente d’empêcher leur développement. Ce qui, du point de vue des gens sensés et d’une approche rationnelle, est à la fois incompréhensible et, dans la situation actuelle, inacceptable.

-I-

Tout d’abord, l’opposition russe est incapable de formuler une position politique responsable.

Bien entendu, cela ne concerne pas l’ensemble de l’opposition, mais la grande majorité de cette masse de « bons Russes » qui ne cesse de faire du bruit, de se disputer et de donner des leçons de morale. Comme toujours, c’est Garry Kasparov et la majorité des membres du FSR qui adoptent une position précise, claire, logique et, surtout, responsable. Sans la destruction de la Russie, il est impossible de la transformer de manière à ce qu’elle cesse d’être une source de menaces en Europe et dans le monde.

On peut caractériser de manière similaire la position de la CEI. L’État russe est aujourd’hui un État terroriste, avec toutes les conséquences que cela implique. Ce n’est pas Poutine, mais bien l’État russe lui-même.

Les mouvements de libération nationale ont eux aussi des positions. Les gouvernements en exil de la Tchétchénie, du Tatarstan et d’autres régions sont rationnels et constituent des alliés tant de l’Ukraine que de l’Occident. Mais, malheureusement, ils ne représentent qu’une minorité de l’émigration russe.

La majeure partie de l’émigration russe politiquement active ne s’est pas constituée en opposition. Et ce, précisément en raison de l’absence de position politique. Ce qu’ils qualifient de « points de vue d’opposition » ne s’apparente à de l’extrémisme que dans l’imaginaire servile de Volodin et de la « Douma d’État ».

Au regard de la situation actuelle, les opinions politiques de la majorité des bons libéraux russes sont davantage révisionnistes qu’oppositionnelles. Une opposition politique responsable dans la Russie contemporaine, qui a déclenché la guerre la plus sanglante d’Europe depuis la Seconde Guerre mondiale, doit avant tout reconnaître la responsabilité de ce pays et de l’ensemble du peuple. Il s’agit précisément de la responsabilité collective d’un choix collectif en faveur de « se relever », en faveur d’une vie de misère sans dignité. Pour la défense des russophones, qui ne sont menacés par rien, pour le choix de frontières qui ne s’arrêtent nulle part, sans assumer la responsabilité de cela, etc.

Et bien sûr, il faut analyser les causes de cette situation et élaborer une vision pour une transformation en profondeur de ce pays, excluant toute répétition d’un tel scénario. Et cette vision ne doit pas, une fois de plus, se limiter à des réformes de façade, mais garantir une refonte en profondeur de ce territoire, la destruction de l’empire et la reconnaissance des droits des peuples et des régions à la liberté.

Tout le reste, quelle que soit la robe morale sous laquelle cela serait proposé, ne résout aucun des problèmes énumérés ci-dessus. De plus, l’absence de position politique et la réticence à surmonter l’impérialisme se manifestent surtout par un renforcement de la rhétorique morale sur fond de succès de l’Ukraine et d’aggravation de la crise en Russie.

Ce faisant, les « bons » impérialistes russes affichent plus clairement leur nature impérialiste et leur choix, sinon en faveur d’un pouvoir criminel, du moins en faveur d’un peuple barbare.

-II-

C’est dans cette optique qu’il convient d’évaluer la volonté croissante d’humaniser ce peuple

ainsi que la mise sur un pied d’égalité entre les victimes de ses crimes en Ukraine et les pertes concomitantes résultant des actions justes et légitimes menées par l’Ukraine pour contrer l’agression.

Toute leçon de morale donnée par de « bons Russes » sur le caractère inacceptable de la mort de civils, et en particulier d’enfants, en Russie à la suite de frappes des Forces armées ukrainiennes n’est pas simplement un pacifisme stupide, mais bien une négation du droit de l’Ukraine à résister à l’agresseur.

Je ne parle même pas de ceux qui se livrent précisément à cette moralisation et à cette « humanisation » de la racaille russe. E. Chichvarkin, en tant que créateur de stratagèmes criminels d’importation de téléphones, ou R. Leviev, en tant qu’organisateur d’infractions à la législation fiscale en Allemagne.

Le souci affiché pour les Russes mobilisés ou susceptibles de l’être, et surtout la manière dont il est présenté, est encore plus odieux. Écoutez par vous-mêmes.

Le régime de Poutine recrute des soldats contractuels pour servir de chair à canon ou jette au combat des malheureux mobilisés et mal préparés. Et ceux-ci, à leur tour, ne peuvent causer aucun dommage à l’ennemi.

Une question légitime se pose alors à la « bonne » opposition russe. Qui considérez-vous, messieurs, comme votre adversaire ? N’avez-vous pas perdu le nord dans votre amour pour la Russie sauvage et son peuple barbare ? Ou les réflexions de la « bonne » Russe A. Shevchenko. Malheureusement, ils comprennent ce qu’ils font et s’efforcent parfois d’effacer leurs traces. Dans sa version initiale, la publication se présentait quelque peu différemment, et elle a même été supprimée du site du Comité anti-guerre de Russie. Le sens n’était pas qu’elle évoquait les victimes en Russie, mais que la Russie dépense des sommes colossales pour assassiner la population civile, et non pour détruire des cibles militaires. Toute analyse et toute méthodologie, même sans recourir à l’IA, permettent sans peine de cerner, dans une telle situation, le sens des propos tenus ainsi que l’orientation tant des sympathies que de l’empathie. Et cela s’inscrit dans le contexte d’une guerre que la Russie a déclenchée non seulement contre l’Ukraine, mais aussi contre la civilisation.

-III-

La question suivante se pose alors tout naturellement.Les forces armées ukrainiennes ont remporté des succès non négligeables dans la destruction de l’économie russe...

La légalité, la pertinence et l’efficacité de ces actions ne font guère de doute.

Mais c’est précisément au sein des cercles de l’opposition russe (et nulle part ailleurs, d’ailleurs) que des débats ont surgi quant à la légalité et à la légitimité des frappes visant les places de marché qui fournissent officiellement des marchandises pour la guerre et qui appartiennent à des organisations criminelles du Kremlin.

Comment peut-on comprendre qu’on proteste à la fois contre Poutine et contre les frappes visant ses biens ? C’est ce à quoi s’emploient le pseudo-expert R. Leviev, déjà mentionné, ou encore le politicien d’opposition M. Katz, qui non seulement gagne de l’argent grâce à cela, mais propose également, dans ses spots publicitaires, des moyens pour les Russes de contourner les sanctions.

Il est intéressant de voir comment les citoyens européens ordinaires, sur les épaules desquels repose la charge de repousser l’agression russe, peuvent percevoir les analyses actives des mesures prises par les autorités russes pour surmonter les conséquences de la crise énergétique.

Dans ces discours chargés d’émotion, on reproche au gouvernement de V. Poutine son « incompétence » et son « manque d’initiative », tout en lui donnant des conseils pour atténuer les conséquences des frappes ukrainiennes. Et il ne s’agit pas là de gens ordinaires, mais bien – même s’ils sont autoproclamés – des leaders de l’opposition russe.

Et cela ne se dit pas en coulisses, mais publiquement, dans un contexte de lutte d’usure qui s’intensifie, dans laquelle l’Europe soutient l’Ukraine.

-IV-

L’opposition russe ne semble pas avoir pris conscience qu’elle n’opère pas en Russie...

Elle agit en Europe et aux États-Unis, des pays qui assument une part importante du fardeau du soutien à l’Ukraine et qui façonnent leur propre vision de l’avenir de la Russie.

Il va sans dire que l’avenir de la Russie relève du choix du peuple russe. Un choix libre, bien sûr, à commencer par celui de sa place en Russie ou hors de ses frontières.

Mais l’Occident a apporté un soutien non négligeable à l’opposition russe. Des centaines de personnes ont obtenu le statut de réfugié et, par conséquent, la sécurité ainsi qu’une solution à leurs problèmes sociaux. Plusieurs structures de l’opposition russe, telles que le FBK et le FRF, dépendent largement de subventions. L’opposition russe a obtenu une représentation au sein de l’APCE, conditionnée par son soutien inconditionnel à l’intégrité territoriale de l’Ukraine et à la lutte contre l’impérialisme russe.

L’opposition russe, composée principalement de personnes instruites et bien informées, attachées aux valeurs de liberté, devrait en principe aider la coalition des alliés de l’Ukraine à vaincre la Russie et à construire ensuite sur ce territoire des États libres et démocratiques ne représentant pas une menace pour la paix et surtout pour l’Europe.

L’opposition russe devrait, en apparence, aider l’Europe à interpréter correctement les signaux émanant de la Russie et à s’atteler à l’adaptation cognitive de l’irrationalisme russe.

Mais si l’opposition russe souhaite au contraire accéder au pouvoir tout en préservant l’intégrité de ce territoire et sans rien changer de fondamental, notamment la politique impérialiste et l’économie de pillage, alors les États-Unis et l’Europe doivent comprendre qu’ils risquent dans ce cas de se heurter à l’avenir à un « Monde russe » encore plus répugnant et dangereux. Qu’il leur est plus judicieux aujourd’hui d’écraser en coalition avec l’Ukraine, sans dépenses inutiles pour soutenir la bonne vieille populace russe.

Et de comprendre que les risques liés à l’éclatement de la Russie sont nettement inférieurs à ceux liés au maintien de son unité.

C’est de vieillesse qu’est mort, en temps voulu,

le régime qui avait fait de la vie une pierre tombale ;

la foule russe est désormais enceinte

du rêve de donner naissance à son propre sosie.

I. Guberman

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