La voix de l'opposition russe et de la résistance ukrainienne

Russie

Dites un mot en faveur de ce pauvre Yabloko, Vitaly Ginzburg

« Tiens ! attrape là ! » Dessin de S.Elkin

Commentaire de Jean Pierre :

V. Ginzbourg, après la décision du pouvoir d’annuler l’enregistrement du parti Yabloko pour les élections à la Douma d’Etat, revient sur le double jeu que mène ce parti qui se revendique de l’opposition à l’égard du pouvoir impérial.  En bref et en fin de compte, l’auteur tranche pour résumer cette histoire à une  rivalité  entre « escrocs du Kremlin » et «  petits malfrats de l’opposition »

13 août 2026

Quand la guerre lasse le peuple, celui-ci y met fin.

Aujourd’hui, ceux-là sont pleins d’orgueil,

Qui, ayant habilement choisi l’heure et le lieu,

Dans la chaleur étouffante et viciée de la Russie

Ont un jour pété en signe de protestation

I. Guberman

La Cour suprême de Russie, en annulant l’enregistrement du parti « Iabloko », a été contrainte de jouer le rôle d’arbitre dans la lutte entre les deux principaux partis russes. Par l’intermédiaire du ministère d’I. Krasnov, le pouvoir a tenté de résoudre plusieurs problèmes, tous par la supercherie.

Premièrement, les autorités devaient démontrer l’existence d’une société et d’une concurrence politique en Russie. Une concurrence entre conservateurs et libéraux, tout en mettant en avant le rejet des libéraux par la société. Dans les faits, les autorités ont bel et bien mis en scène la lutte entre les deux principaux partis politiques : le Parti Z de la Victoire de la Russie et le Parti V de la Défaite de l’Ukraine.

Deuxièmement, il fallait dans le même temps garantir un taux de participation élevé à l’Opération électorale spéciale (OES-2).

Troisièmement, partant de là, le pouvoir a été contraint de minimiser pour lui-même les coûts politiques d’un tel scénario politique, c’est-à-dire de tromper une nouvelle fois l’establishment occidental.

Les autorités n’accordent aucune importance particulière à la situation du parti de Iavlinski. Et la participation ou la non-participation du « Yabloko » pourri à ce qu’ils tentent d’appeler des élections ne comporte aucun risque pour le Kremlin.

Aujourd’hui, la soi-disant opposition libérale russe aime beaucoup justifier ses déclarations en invoquant la méfiance à l’égard des sondages en Russie. Cependant, ce n’est pas tout à fait vrai. Il existe différents instituts de sondage et le problème est qu’ils démontrent tous, à des degrés divers, qu’il n’existe pas de véritable demande anti-guerre au sein de la soi-disant société russe.

– Il existe un soutien direct à la guerre.

Une position anti-guerre qui n’implique pas le retrait des troupes russes des territoires ukrainiens occupés ni le paiement de réparations revient à soutenir les fruits de la guerre.

Et il existe une troisième catégorie d’opposants à la guerre, qui comprennent que la guerre, sous sa forme actuelle, est mortellement dangereuse pour la Russie, laquelle cessera tout simplement d’exister par la suite.

Aucune étude sociologique ne relève en Russie une demande publique sérieuse en faveur du retrait des troupes russes de tous les territoires ukrainiens occupés et de la reconnaissance de la responsabilité dans la guerre. De plus, ces personnes sont peu nombreuses, même parmi les émigrés, en particulier parmi ceux qui créent toutes sortes d’initiatives pacifistes en Russie, de comités anti-guerre sans soutenir la victoire de l’Ukraine ou le parti de la première vague.

Si, dans une telle situation, on raisonne par l’inverse, voire par l’inverse extrême, comme le dit I. Guberman, alors la situation concernant « Iabloko » se présente comme suit.

Iabloko aurait pu ou pourrait, compte tenu des circonscriptions uninominales, obtenir 5 à 10 % des voix. Un partisan du PRB, Yan Matveev, atteint même 20 % en cas de dépouillement honnête des voix.

Cela est-il de nature à exercer une influence significative sur le pouvoir en matière de fin de la guerre ? Bien sûr que non

Et d’ailleurs, du point de vue de l’histoire du parti « Iabloko », celui-ci a été créé par des personnes qui, soit dès 1992, tentaient d’inscrire la question de la Crimée à l’ordre du jour politique, soit participent encore aujourd’hui activement au mouvement national-patriotique russe. Le président du conseil politique du parti, G. Yavlinsky, a réussi, au cours des vingt années d’absence du parti à la Douma d’État, à préserver le statut du parti, à acquérir une demeure sur la Rublevka et, selon des sources bien informées, à entretenir des relations personnelles avec les dirigeants du pays, dont il reçoit un financement.

De ce point de vue, la présence de « Yabloko » à la Douma ne pose aucun problème au Kremlin. Et celui-ci aurait très bien pu se le permettre depuis longtemps pour simuler la démocratie en Russie.

Ce sont très probablement ces considérations qui ont favorisé, cette fois-ci, un certain accord entre G. Yavlinsky et V. Poutine.

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Compte tenu de cela, il est bien plus avantageux pour le Kremlin de voir « Iabloko » jouer le rôle d’une opposition non parlementaire et d’entretenir l’illusion de l’existence de sentiments anti-guerre au sein du pays. Pour lui, c’est un facteur de mobilisation de la « racaille » russe au service de la guerre et, en même temps, un moyen de maintenir l’incertitude à l’égard de ce peuple en Occident.

Ainsi, le Kremlin résout un problème interne tout en entretenant les illusions des politiciens occidentaux naïfs concernant la partie de l’opposition russe qui travaille pour le Kremlin et les « idiots utiles » russes.

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La grande majorité de l’émigration russe a décidé de soutenir bruyamment la « guerre libérale » menée dans les marécages. Qu’y a-t-il de plus dans ces cris et ces gémissements : de la bêtise, de la mesquinerie, de la vénalité ou des mensonges ? Ce n’est pas à moi d’en juger. Il en résulte simplement toute une phénoménologie de l’impuissance de l’opposition russe.

Tout d’abord, les « bons Russes » tentent de se convaincre que le Kremlin a pris peur face à « Iabloko » avant tout en raison de sa position anti-guerre et a donc décidé de l’exclure des élections. Et pourtant, c’est ce même Kremlin qui n’hésite pas, depuis cinq ans, à mener une guerre et à armer près d’un million de personnes, malgré les cris des libéraux affirmant qu’il s’agit de la guerre de Poutine. Et soudain, ce même Kremlin aurait pris peur face aux membres d’« Yabloko », qu’il contrôle pourtant, et aux 500 jeunes venus les soutenir devant le bâtiment de la Cour suprême, brandissant des drapeaux russes sous lesquels l’armée russe commet des crimes en Ukraine.

Deuxièmement, les meilleurs Russes, en cette cinquième année de guerre, ont réalisé sans ciller, après l’exclusion de « Yabloko » des élections, que les sentiments anti-guerre en Russie n’étaient pas seulement perceptibles, mais constituaient un risque politique majeur. Et ils ont pris conscience de la « transparence cristalline du fait qu’il n’y a pas d’élections à proprement parler ». Et ils y ont vu un aspect positif. En revanche, dans les frappes des Forces armées ukrainiennes contre les infrastructures russes, ils n’ont vu rien de positif ni pour eux-mêmes, ni pour l’opposition.

Troisièmement, malgré le penchant bien connu des Russes pour le mensonge, ces « bons Russes » diffusent sans aucune gêne et sans fondement leurs fantasmes sur des masses de Russes anti-guerre. J’admets tout à fait que V. Shenderovich se base sur sa connaissance de Moscou et des Moscovites. Mais les sondages indiquent le contraire. C’est précisément à Moscou que le soutien à la guerre est légèrement plus élevé que dans l’ensemble de la Russie. Bien sûr, cela s’explique par deux facteurs. Les Moscovites sont moins attirés par la guerre que les habitants d’autres régions, tandis que l’argent, au contraire, afflue de plus en plus vers Moscou dans un seul but : empêcher les manifestations dans la capitale, que les autorités ne sont pas en mesure de réprimer.

Quatrièmement, même les « bons Russes » tentent de menacer Poutine de la juste colère populaire suite à l’exclusion de « Yabloko ». M. Katz, par exemple, non seulement ne propose pas de capituler, mais au contraire s’est déchainé pendant 11 minutes de rage ponctuée de jurons, sans pour autant demander une seule fois de l’argent, ce qui est tout à fait inhabituel chez lui.

Cinquièmement, même des personnalités respectées et influentes telles que  V. Shenderovich, O. Orlov et I. Preobrazhensky se permettent, dans leurs analyses de l’exclusion de « Yabloko » des élections, de s’écarter très fortement de la vérité.

La guerre a effectivement lassé tout le monde. Mais on ne peut pas considérer cela de manière aussi superficielle. Lorsque la guerre lasse le peuple, c’est lui qui y met fin.

Or, dans le cas présent, ce n’est pas tant la guerre elle-même qui a lassé, mais l’attente de la Victoire et de ses fruits tangibles. Et ce n’est pas la même chose.

On ne peut pas attribuer à un parti politique ses propres illusions, d’autant plus que ce parti ne les exprime pas.

Le pouvoir met effectivement en œuvre le plan de « CINQ DE », dont le premier point est la DÉgradation. Dans le cadre de cette dégradation, le pouvoir ne peut protéger personne. C’est vrai.

Mais il n’y aurait personne à protéger si le pouvoir n’avait pas senti le soutien de ce peuple à l’idée de la guerre.

Et dans ces conditions, la voie vers la paix et la liberté ne passe désormais pas par les cinq cents jeunes gens qui sont descendus dans la rue pour manifester, mais par la DÉgradation, la DÉstabilisation, la DÉlégitimation du régime, la DÉintégration et la DÉmotivation des élites.

Or, c’est précisément ce que « Iabloko », prétendument dangereux pour le Kremlin en raison de son opposition, ne propose pas. Par conséquent, ce parti ne représente aucune menace pour lui.

Et en excluant « Iabloko » des élections, si cette décision n’est pas révisée, les escrocs du Kremlin ont tout simplement pris le dessus sur les petits malfrats de l’opposition.

Ou au contraire, ils l’ont sauvé de l’échec, du moins pour un certain temps.

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