RÉUNION EN VISIO
Jeudi 23 avril 18 heures
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Initiative de Lignes de Mire, soutenu par le Réseau Bastille.
Présentation:
Actualité et actualisation de l’Armée Nouvelle
C’est l’analyse globale de la situation mondiale qui a alerté certains militants, peu nombreux par ailleurs, qui tentent difficilement de reprendre et d’actualiser ce qui était jadis au cœur de la recherche socialiste : la question de l’armée et de la société.
Certes, la guerre en Ukraine nous amène à analyser et à comprendre une situation concrète. Comment le prolétariat peut-il participer, de la manière la plus démocratique possible, à la défense de son pays contre l’invasion impérialiste russe ? Toutefois, si nous voulons avancer dans cette
discussion et produire des bases théoriques communes, nous devons nécessairement nous poser des questions précises sur la démocratie, l’organisation sociale, la politique de défense, le rôle et l’organisation de l’armée d’un point de vue « socialiste ». Produire un socle de positions théoriques
communes ne signifie pas se désintéresser de l’actualité de la lutte des classes, mais prendre soin de ne pas se noyer dans le flot des informations et le relativisme. Pour ce faire, il n’est pas possible d’aborder de front l’ensemble des problèmes : mobilisation, recrutement, démocratie, armement, stratégie, etc. Plusieurs séances seront nécessaires et nous devrons sans doute planifier nos rencontres. Pour notre troisième ou quatrième rencontre, suivant les invitations, nous avons donc décidé de repartir de la base de la réflexion, afin d’éviter une discussion intéressante, mais sans étapes.
Pour les prochaines séances ce serait une grande avancée si un collectif prenait en charge la planification de nos étapes de recherches. Le Réseau Bastille participera pleinement mais rappelle qu’il offre un cadre pour ce travail collectif étant avant tout un réseau.
Les questions militaires : du point de vue de Jaurès en 1911 à la veille de la guerre, à la question ukrainienne aujourd’hui, par Robert
Le socialisme étant un projet de transformation de la société par l’émancipation sociale, de même qu’il intervient dans les questions ouvrières et agraires, dans les rapports des Eglises et de l’Etat, sur l’organisation de la famille, il ne peut considérer les questions militaires comme un domaine à part, qui s’est autonomisé du corps social dans son ensemble. Or, lorsqu’il prononce une conférence à Buenos Aires en 1911, alors qu’il est en train de rédiger son dernier ouvrage « l’Armée nouvelle », travail interrompu par son assassinat le 31 juillet 1914, le développement des politiques impérialistes et des militarismes qui les accompagnent menace la paix mondiale. Quelles sont ses idées force :
La conscription universelle : l’organisation militaire, héritage de la Révolution de 1789, a réalisé l’égalité et l’universalité du service militaire. Face aux points de vue développés par des officiers supérieurs qui rejettent l’armée de réserve et qui le théorisent, il démontre, là comme dans son Histoire Socialiste de la Révolution, que c’est cette armée ne faisant qu’une seule unité avec la Nation, sauva la Révolution contre les puissances aristocratiques.
Jaurès défend la caserne comme le lieu où les jeunes gens se forment au métier des armes, toutefois il est inutile de garder 500 000 hommes à l’écart de la vie démocratique et sociale durant plusieurs années et qui de plus qui représente une charge financière inutile. Passés quelques mois de formation, il faut verser ces citoyens dans la réserve qui est la véritable force de défense de la Nation, en cas d’agression. Or l’institution militaire tend au contraire à défendre l’armée des casernes, remettant en cause par ailleurs de ce fait les principes démocratiques de 1789 et les considérant comme obsolètes et dangereux. Les officiers supérieurs ont en mémoire en particulier les régiments qui en 1907, lors de la révolte des vignerons, ont mis crosse en l’air et refusé de tirer surs leurs frères. Or l’armée de réserve devient une force de contrôle en armes, si la folie des gouvernants veut entrainer la Nation toute entière dans une aventure. Or, au moment où parle Jaurès, l’Europe est prise dans les conflits inter-immpérialistes qui aboutiront au désastre de la première guerre industrielle moderne.
La question militaire est d’abord politique. Le chapitre IV de l’Armée nouvelle, qu’il faudrait relire aujourd’hui, porte sur la critique de l’héritage napoléonien et de ses avenutures. Après l’assassinat du grand tribun le 31 juillet 1914, la hiérarchie militaire, celle qui fera fusiller et décimer en 1917 sous le commandement de Philippe Pétain les régiments mutinés, enverra au combat une génération de jeunes gens en pantalon rouge, en casoar et en gants blancs, face aux mitrailleuses allemande. Si l’on prend comme point de départ principiel le projet socialiste, Léon Trotsky écrira :
« Jaurès démontrait que la France ne peut avoir qu’une armée défensive construite sur la base d’un armement populaire, c’est-à- dire la milice. La République bourgeoise française paie le fait d’avoir contrebalancé, dans son armée, les influences démocratiques. Elle a créé, suivant Jaurès, un régime « avorté » où se heurtent et se neutralisent des formes surannées. Le vice fondamental et la faiblesse militaire française se trouvent dans cette inadaptation. Au contraire : la barbarie allemande lui donne une puissante supériorité. Certes, la bourgeoisie allemande a pu s’élever, de temps en temps, contre la mentalité prétorienne du corps des officiers, la Social -démocratie a pu dénoncer les cruautés du « drill » qui a conduit à de nombreux suicides dans les casernes, mais le manque de caractère politique et la carence de l’enseignement révolutionnaire chez les travailleurs ont permis les monstrueuses réalisations du militarisme. » (1)
Le même Trotsky, dans la tourmente de la décennie 1930-1940, devait écrire : « La France est le pays classique du bonapartisme ». Elle le demeurera de Napoléon à Charles De Gaulle, nous en supportons aujourd’hui les pitoyables petits héritiers bonapartistes, de Sarkozy à Macron et à Mélenchon. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale et les guerres coloniales de l’impérialisme français, on peut dire que le principe de conscription, s’il a été formellement maintenu, a été vidé de son contenu démocratique. La bourgeoisie s’étant émancipée de l’héritage révolutionnaire de 1789. Les appelés qui ont fait leur service militaire dans les années 1970, n’ont globalement reçu aucune formation militaire moderne. Parallèlement l’armée de professionnels était déjà en développement. En 1996 lorsque le président Chirac annonce la fin du service militaire obligatoire, personne à gauche, ni à l’extrême gauche ne proteste en défense de la conscription républicaine. Une armée de métier ne peut être qu’une armée de mercenaires, obéissant au doigt et à l’œil aux injonctions d’un gouvernement, qu’il s’agisse aujourd’hui d’aventures néo-coloniales ou de répression d’un mouvement populaire pour démettre un gouvernement « qui a violé les droits du peuple… l’insurrection est pour le peuple et chaque fraction du peuple le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. » (2)
Dans la conclusion de sa conférence de 1911, Jaurès dressait le paysage de cette Europe d’avant la guerre, où les forces dominantes de l’impérialisme contemporain allemand et français l’emportaient sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes : en Pologne, en Irlande, dans la zone turbulente des balkans. Ainsi disait-il à propos de l’Alsace Lorraine :
« Quant à nous, c’est une histoire douloureuse que celle de l’Alsace-Lorraine, que l’Allemagne et la France se disputent depuis des siècles. Il y a quelques mois, en visitant la cathédrale de Strasbourg, je lisais une étude sur sa construction. Elle a été construite par des ouvriers français et allemands et, symbole tragique, un ouvrier français et un ouvrier souabe se sont disputés l’honneur d’en poser la première pierre. Des tempêtes de feu, venant tantôt de l’est, tantôt de l’ouest, ont balayé ces provinces, jusqu’à ce qu’elles soient annexées à l’Allemagne par la force de l’épée, bien que la quasi-totalité des Alsaciens et des Lorrains aient manifesté leur volonté de vivre dans la patrie française. »
Dans son actualité la discussion nécessaire entre militants français en l’occurrence sur les questions militaires ne peut guère se mener sans partir d’un exemple qui est aujourd’hui central : le combat du peuple et du prolétariat ukrainien pour la défense de ses droits nationaux :
L’offensive du pouvoir impérial de Poutine le 22 février 2022 contre l’Ukraine a marqué un tournant politique si important pour les militants qui ne renoncent pas au socialisme, dont on mesure mal les proportions et les conséquences qu’il aura sur la gauche internationale. Les mouvements libertaires ukrainiens dont Maksym Boutkevytch et son combat à la fois pour la résistance armée et les droits de l’homme est un exemple. Le combat des syndicats indépendants, dont le célèbre « Soyez comme nous sommes » des infirmières qui ont une fonction irremplaçable dans un pays en guerre et qui mènent conjointement pour organiser le syndicat dans les conditions difficiles de la loi martiale. Le Sotsialnyi Rukh (SR) qui maintient dans la guerre son programme socialiste tout en soutenant concrètement le personnel militaire et ses propres militants qui ont fait le choix des armes. Ce n’est pas seulement un défi aux conditions de la guerre, mais la possibilité d’une voie alternative pour le développement démocratique de la Nation, laquelle entre en contradiction avec le profits des entreprises et le pouvoir des oligarques. Ils soulignent le fait que la démocratie s’ imposant dans les structures de l’armée quand les soldats doient se confronter à la défense de leurs droits, veulent avoir un contrôle sur leurs propres officiers. Le Sotsialnyi Rukh défend que la résistance ukrainienne dans la guerre se heurte aux forces de l’intérêt privé aux incapacités de leur propre État. Malgré ces difficultés leurs techniciens, leur ingénieurs qui ont élaboré et affiné la technologie de construction des drones, l’engagement de la population pour aider à tous les niveaux, font que sur le terrain ils mettent sérieusement en difficulté l’armée de l’envahisseur.
Evidemment si on compare ce bref descriptif des forces qui combattent en Ukraine, avec l’état de la gauche française et internationale, on peut se dire comment réinsérer une discussion sur les questions militaires qui ont été globalement ignorées et tenues sous le boisseau depuis la fin de la 2ème guerre mondiale. Les forces électorales à gauche campent sur leur propre survie, c’est-à-dire leurs positions électives sans intervenir lors des consultations sur les questions internationales, donc sur la guerre. Le mouvement France Insoumise, après un silence de trois ans sur la guerre en Ukraine, se radicalise aujourd’hui sur des positions propoutiniennes. Dans un texte de bilan de l’activité du Sotsialnyi Rukh fin 2025, le jeune dirigeant Vitaliy Dudin expliquait :
« La gauche occidentale comprend souvent mal la lutte ukrainienne, piégée entre des réflexes anti-occidentaux généralisés qui traitent avec suspicion quiconque combat la Russie, et des récits libéraux qui ignorent la lutte des classes en guerre ou en paix. Mais les soldats et syndicalistes ukrainiens démontrent quelque chose que le mouvement anti-impérialiste doit comprendre : l’organisation démocratique durant la résistance n’est pas un luxe ou une faiblesse — c’est ce qui rend la victoire possible. »
Notes:
(1)Léon Trotsky, la Guerre et la Révolution Tome 1 Le naufrage de la 2ème Internationale, Archives et Documents, 1974
(2)Article 35 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, 1793.